L’expérience du satori racontée par Hakuin

dimanche 22 février 2026
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Cet article fait partie du parcours annuel 2025-2026 dédié au Japon


Hakuin Ekaku 白隠 慧鶴 (1686 – 1769) est considéré comme un restaurateur du Zen rinzai au Japon. Il a lui aussi souffert en portant le koan Mu pendant deux ans (Mumon Ekai l’avait porté pendant six ans) – et encore, il aura à le porter à nouveau plus tard, selon sa biographie [1].

Il décrit de manière impressionnante l’état dans lequel il se trouvait : comme gelé à mort sous des kilomètres de glace, bloqué par la glace, entendant les sons de manière étouffée – seul demeurait le caractère mu 無.

Ce sera le son d’une cloche – comme pour Mumon Ekai – qui fera exploser la gangue de glace : « Ce fut comme le fracas d’un bloc de glace ou la chute d’une tour de jade. »


L’expérience du satori racontée par Hakuin : le texte

「二十四歳の春、越後の英巌寺におった。 [2] A vingt-quatre ans, au printemps, je me débattais dans la souffrance au monastère de Yegan 英巌寺, à Echigo越後 [province de Niigata新潟県]. [3] The spring of my twenty-fourth year found me in the monk’s quarters of the Eigan-ji in Echigo, pursuing my strenuous studies. [4]
無学を提起して終夜眠らず、寝食ともに忘れていた。 Je ne dormais ni jour ni nuit, oubliais à la fois de manger et de me reposer, Night and day I did not sleep ; I forgot both to eat and rest.
忽然として大疑 現前の状態になった。 quand, tout à coup, il se fit en moi une intense concentration de doutes大疑. Suddenly a great doubt manifested itself before me.
万里一条の層氷の裡に凍殺されるかの如く、胸の裡は分外にさっぱりしている。 Je percevais une sensation d’extrême transparence, comme si j’étais gelé à mort凍殺dans des couches de glace 氷qui se seraient étendues sur des milliers de kilomètres. It was as though I were frozen solid in the midst of an ice sheet extending tens of thousands of miles. A purity filled my breast
そして進 むこともできず、退くこともできず、 Je ne pouvais ni avancer ni me retirer. and I could neither go forward nor retreat.
ばかになってしまったようで、ただ無字があるだけである。 J’étais comme un être privé d’intelligence, et rien n’existait plus pour moi que le problème posé : « Néant ! » [無字 le koan Mu vu plus haut – traduction à revoir ici]. To all intents and purposes I was out of my mind and the mu alone remained.
講義の席に出 て師匠の評唱を聞いても、数十歩外に離れて、講堂の上の議論を聞くようである。あるいは空中を歩いているようでもあった。 Bien que j’assistasse aux sermons du maître, il me semblait que j’écoutais des discussions se tenant dans une salle extérieure et très lointaine, ou encore que je les écoutais dans les airs. Although I sat in the lecture hall and listened to the master’s lecture, it was as though I were hearing a discussion from a distance outside the hall. At times it felt as though I were floating through the air.
そのような状態が数日つづいたが、ある晩鐘の声を聞いて、がらがらとそれが崩れた。水盤の破砕、玉楼の推倒といったようなものだった。 Plusieurs jours passèrent ; j’étais toujours dans cet état, lorsqu’un soir, la cloche 鐘 vibrante d’un temple renversa tout mon état mental. Ce fut comme le fracas d’un bloc de glace ou la chute d’une tour de jade. This state lasted for several days. Then I chanced to hear the sound of the temple bell and I was suddenly transformed. It was as if a sheet of ice had been smashed or a jade tower had fallen with a crash.
そこから忽然として 蘇って来ると、自分が巌頭和尚そのものであっ た。三世を貫通して毛一本をも損せず、 Quand je m’éveillai蘇って yomigaette, j’étais moi-même le précepteur Yen-t’eou (828 - 887) [Yantou Quanhuo (chin.) Gantō Zenkatsu (jap.) 巖頭全豁] et, malgré les périodes de temps écoulées, celui-ci était toujours le même. Suddenly I returned to my senses. I felt then that I had achieved the status of Yen-t’ou, who through the three periods of time encountered not the slightest loss [although he had been murdered by bandits].
従来の疑惑も根底から氷のように消えてしまった。 Mes doutes 疑惑 antérieurs fondirent jusqu’au dernier comme de la glace. All my former doubts vanished as though ice had melted away.
大声で叫んで言った。 Je m’écriai à haute voix : In a loud voice I called :
  『不思議だ、不思議だ、不死の逃れ出るべきものなく、菩提のもとむべきものもない。法灯を伝えているといわれる公案千七百則も、一向ものの役には立たぬ』と。 « Quelle merveille quelle merveille ! Il n’y a plus ni naissance ni mort dont je doive me délivrer ! il n’y a plus aucun Eveil菩提 (bodhi) à poursuivre ! Tous les kôan compliqués, traditionnels, au nombre de mille et sept cents, ne sont plus dignes de soucis ! » “Wonderful, wonderful. There is no cycle of birth and death through which one must pass. There is no enlightenment one must seek. The seventeen hundred koan handed down from the past have not the slightest value whatsoever.”

Hakuin fait référence à la grande peur qu’il avait éprouvée de se retrouver dans les enfers à la prochaine existence : cette grande peur l’avait poussé à entrer dans les ordres monastiques bouddhistes ; elle avait été ravivée à 19 ans, quand Hakuin avait entendu l’histoire de Yantou, un moine Ch’an chinois fameux qui était resté en méditation au lieu de s’enfuir quand des brigands avaient investi le temple : mis à mort, il aurait poussé un cri qui s’était entendu à plusieurs kilomètres. L’histoire avait bouleversé Hakuin qui s’était mis à douter de son salut comme moine.

Lors de la délivrance, Hakuin sait qu’il a échappé aux renaissances, et donc aux enfers. Il peut dire qu’il est Yantou, sans crainte de la mort infligée par les brigands.

Noter aussi que sa concentration de doutes s’est évanouie : je ne peux m’empêcher de rapprocher cette expérience de ce qu’écrivait le philosophe Ludwig Wittgenstein :

« La solution du problème de la vie se remarque à la disparition du problème. (N’est-ce pas là la raison pour laquelle des hommes pour qui le sens de la vie est devenu clair au terme d’un doute prolongé n’ont pu dire ensuite en quoi constituait ce sens ?) [5]

Hakuin formalisera l’usage des koans au Japon. Il proposera aussi un koan en substitution du koan Mu : « Vous connaissez le bruit de deux mains frappées ensemble. Que fait le bruit d’une main ? ».


© frère Franck Guyen op, février 2026


[1Voir : Hakuin, Rien qu’un sac de peau : le Zen et l’art de Hakuin, présentés et commentés par Kazuaki Tanahashi ; traduits par Evelyn de Smedt et Vincent Bardet en collaboration avec Yvon, Paris, Albin Michel, 1987, 154 p.

[3Français : voir Présence du Bouddhisme, France Asie, Février Juin 1959, n° 153 157, Saïgon, p. 640 641 [réédité par Gallimard en 1987]

[4English translation. Voir une autre traduction dans : Essays in Zen Buddhism, par Daisetz Teitaro Suzuki, p.254-255

[5Ludwig Wittgenstein Tractatus logico-philosophicus, n° 6.521


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