Le bonheur dans les Psaumes (1/2)
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Table des matières [1]
- 1. Mon expérience du bonheur
- 2. Le vrai bonheur : pouvoir obéir à Dieu
- 3. La dimension manquante
- 4. Think positive
- 5. On peut tout dire à Dieu
1. Mon expérience du bonheur
1§ Personnellement, j’associe le bonheur à une réconciliation universelle : de soi à soi, de soi à la création et de soi à Dieu.
- Il y a la réconciliation intérieure avec tout ce que l’on porte, comme blessures, comme conflits intérieurs, comme événements du passé non digérés.
- Et aussi une sorte de réconciliation avec l’extérieur, ce n’est plus moi en face du monde ou opposé à lui, mais moi avec le monde et dans le monde.
- Et la réconciliation avec Dieu, comme acceptation de ce que je suis sous son regard, et la conviction que son amour peut me faire grandir par-delà mes petitesses, mes mesquineries, mes attachements puérils.
2§ Pour résumer, j’entends personnellement le bonheur comme une réconciliation et aussi comme une unification : intérieure avec soi-même, extérieure avec le reste de la création et avec Dieu.
3§ Je pense à cette promenade que je faisais en solitaire dans la campagne bourguignonne près du village de ma grand-mère. C’était un soir d’été, il faisait bon, un silence paisible s’était installé. Pendant que je marchais, une paix a infusé en moi et, en levant les yeux je me suis trouvé plongé dans la voute céleste constellée d’étoiles. Je me suis alors senti à ma place dans un univers qui renvoyait à un ordre bon et beau qui ne laissait aucune place à la laideur et à la haine.
4§ Pour moi, le mot-clé est celui de réconciliation parce que nous vivons dans un monde faussé par le péché originel et que nous avons besoin d’une réconciliation cosmique. Le croyant de la Bible que je suis ne voit pas une fatalité dans cet ordre dégradé par la violence : des moments de grâce nous donnent un aperçu de ce que peut être le monde tel que Dieu l’avait voulu au début de la création avant la faute originelle et tel qu’il sera à la fin des temps lors de la restauration de toutes choses – l’espérance entre en jeu ici, en plus de la foi.
Voilà pour l’aspect personnel.
2. Le vrai bonheur : pouvoir obéir à Dieu
5§ Je voudrais réaffirmer en préambule une conviction : Dieu veut que nous soyons heureux, à l’encontre d’une image d’un Dieu autoritaire et écrasant, jamais satisfait de ses fidèles et toujours plus exigeant envers eux. Il n’est pas évident de comprendre que les commandements qu’il nous donne sont en vue de notre bonheur.
6§ Jésus, lui, savait qu’en faisant la volonté du Père, il serait heureux, y compris aux heures sombres de la Passion. Il est vrai que Jésus savait qui était celui qu’il appelait son Père, alors que nous n’en avons qu’une vague intuition : serions-nous entrés dans la pleine réalité de ce qu’il signifie, nous n’aurions qu’une seule volonté, qui serait de faire la volonté du Père, : paradoxalement dirajs-je, en faisant la volonté du Père, nous accomplissons notre volonté la plus authentique, la plus profonde, celle de connaître le bonheur.
3. La dimension manquante
La dimension religieuse
7§ Les méthodes de développement personnel promettent aussi le bonheur mais j’ai l’impression qu’elles fonctionnent principalement sur le mode de l’injonction : « Si tu veux être heureux, fais ceci, ne fais pas cela » en demandant de mobiliser surtout la volonté. Dans cette optique, la personne est seule responsable du succès ou de l’échec de son projet : « Si tu réussis, c’est grâce à toi ; si tu échoues, c’est à cause de toi ».
8§ Cela peut être épuisant et culpabilisant : « Tu n’as pas eu la force de suivre la méthode, tu ne dois t’en prendre qu’à toi-même si tu es malheureux ».
L’échec sera d’autant plus douloureux qu’il succède à l’enthousiasme du début face à l’idée de la libération de ses problèmes et de la réalisation d’une image idéalisée de soi, tandis que les résistances du psychisme humain avaient été minimisées.
9§ Le psalmiste [2] n’est pas dans le monologue d’un Moi solitaire qui essaie de s’améliorer en suivant des recettes, mais dans le dialogue du Moi avec son Dieu, qui lui demande le salut, qui le loue parce qu’il l’a sauvé, ou qui chante : « Que tu es beau mon Dieu ! « Que je suis heureux d’aller te voir dans ton Temple saint ». Il n’est pas dans le développement personnel mais dans le développement relationnel avec Dieu et la communauté de croyants.
10§ Les méthodes de développement personnel s’appuient sur la psychologie qui exclut la dimension religieuse. Elles manquent ce qui me semble la dimension constitutive de l’être humain qui fait de lui un animal pas comme les autres – ce qui ne l’empêche pas d’appartenir au règne animal pour une part. Cette dimension religieuse fait que l’homme est capable de s’arrêter dans ses occupations quotidiennes pour lever la tête et regarder le ciel en se posant des questions que les animaux a priori ne se posent pas : l’homme peut-il monter au ciel ? Y a-t-il quelqu’un ou quelque chose là-haut ? Et même, y-a-t-il quelque chose au-delà du ciel ?
11§ Le bonheur proposé par les méthodes de développement personnel ne prend pas en compte cette inquiétude fondamentale de l’homme et par conséquent il est limité. La condition humaine se caractérise par une ouverture fondamentale à plus grand que soi et même plus grand que tout, alors un bonheur uniquement « horizontal » sera toujours insatisfaisant à mon avis.
La dimension solidaire
12§ Les méthodes de développement personnel sont centrées sur la personne mais prennent-elles suffisamment en compte son inscription dans une communauté de vie ? Que signifie un bonheur uniquement personnel qui ne serait pas partagé ? Si mon voisin, ma communauté souffre, leur malheur projette une ombre sur mon bonheur, sauf à ignorer la solidarité qui me lie à eux. Je ne peux pas manger tranquillement mon kebab à côté de quelqu’un qui a faim.
13§ Le psalmiste partage les joies et les peines de sa communauté, il se soucie du pauvre et du faible et il les porte aussi bien dans sa prière de louange que dans celle de demande.
14§ - Il est entendu que le fait qu’il y ait des gens malheureux ne nous interdit pas d’être heureux, mais il nous interdit un bonheur insoucieux des autres, et en particulier des opprimés. Le vrai bonheur pour le psalmiste est un bonheur partagé, un bonheur qui rejaillit sur sa communauté : ce que Dieu fait pour lui en le sauvant des injustes, il le fait pour tous ceux qui se confient en Dieu et qui espèrent en Lui. Et, parce qu’il a confiance en la toute-puissance de Dieu, le psalmiste ne craint pas d’être écrasé par le spectacle de la méchanceté dans le monde : il sait qu’elle n’aura pas le mot de la fin.
4. Think positive
15§ La critique du « développement personnel » ne signifie pas pour autant le rejet de tout ce qui s’en revendique, comme par exemple l’injonction « Think positive. Personnellement, je m’impose de commencer ma prière du soir par les bons moments de la journée. Cela demande un effort car il est plus facile de se souvenir de ce qui n’a pas marché que de ce qui a réussi, mais cela permet de relativiser les souvenirs négatifs par ce qui a été vécu de beau et de bon dans la journée.
16§ J’ai donné le conseil suivant à des personnes déprimées : essayez de repérer dans la grisaille de la journée le petit rayon de soleil, la petite fleur qui a percé, peut-être de manière imperceptible, et à partir de là seulement regarder ce qui n’a pas marché, ce qui a bloqué, ce qui a blessé.
17§ Sans doute cette tendance à voir ce qui manque, le négatif, plutôt que ce qui est là, le positif (le verre à moitié vide plutôt que le verre à moitié plein) provient du fond des âges où il valait mieux faire attention à ce qui n’allait pas si l’on voulait survivre, mais dans nos sociétés modernes, ce biais cognitif dit « de négativité » issu de l’évolution peut devenir handicapant et l’injonction « Think positive » aide à maintenir ce biais dans de justes proportions.
18§ Cela dit, évitons l’excès inverse de la « positivité toxique » qui refoule les ratages, les échecs, les sentiments gênants comme la haine ou la jalousie, en faisant ainsi l’impasse sur une partie de notre vie, sur des choses peut-être importantes qui cherchent à se dire.
5. On peut tout dire à Dieu
19§ Peut-être que le vrai bonheur du psalmiste finalement, c’est d’avoir quelqu’un à qui parler qui s’appelle Dieu.
20§ Nous pouvons avoir (dans le désordre) : un ami, un conjoint, un psychanalyste à qui parler, mais quand c’est Dieu, nous pouvons tout lui dire parce que nous croyons qu’il nous a créés par amour, gratuitement et qu’il est capable de nous ouvrir des portes là où tout semble fermé.
21§ Il y a des choses qu’on refoule parce qu’elles nous font mal, parce qu’elles nous font honte, parce qu’elles abiment notre confiance dans la bonté et la beauté du monde et de nous-mêmes, et nous n’avons pas le courage de les regarder, encore moins d’en parler.
22§ Sauf quand Dieu est là.
« Oui, il y a des choses honteuses et laides, mais non, le monde ne se réduit pas à elles, non tu ne te réduis pas à elles. Oui, le monde peut être meilleur, plus grand, plus beau que cela, oui, tu peux être meilleur, plus grand, plus beau que cela. C’est moi qui ai fait le monde, c’est moi qui t’ai fait, avec des choses bonnes, et même très bonnes. Elles sont abimées, bloquées, mais elles sont toujours là, alors ouvre tes écluses et elles s’exprimeront.
Mon Fils t’ aidera, lui qui est mort sur la croix en particulier pour la rémission de tes péchés »
Le conjoint ne peut pas dire cela, l’ami ne peut pas dire cela.
23§ Je pense souvent à des parents dont l’enfant a fait des bêtises. Il se dit que sa bêtise est trop énorme, que ses parents vont cesser de l’aimer. L’enfant a tort, parce que ce qui semble énorme pour un enfant ne l’est souvent pas pour un adulte, et surtout parce que l’amour que le père ou la mère a pour son enfant ne va pas s’arrêter à cause du vase cassé que l’arrière-grand-père avait ramené d’Indochine.
24§ L’enfant sera puni, il sera tancé, mais l’amour de ses parents est toujours là.
Il en va de même avec Dieu, si l’on veut bien accepter l’analogie. Nos péchés sont sans doute plus graves que ceux des enfants, mais, comme les parents, Dieu peut voir en nous ce que nous pouvons devenir de bien, et il ne nous ferme jamais l’horizon.
Aux yeux de Dieu, le pire criminel peut jusqu’au dernier moment exprimer la part de bonté que Dieu a déposé en lui comme en toute chose de la création, et cela le sauvera, non pas de la mort en ce monde mais de la mort dans l’autre monde.
© frère Franck Guyen o.p., février 2026
[1] enseignement donné à l’Institut séculier dominicain d’Orléans le dimanche 22 juin 2025 à Paris
[2] Celui qui compose ou qui prie les psaumes, en assemblée ou seul.
Les psaumes sont regroupés dans un « psautier », mot grec psalterion qui désigne un instrument à cordes ; l’hébreu parle lui du Livre des louanges.
Le psautier contient effectivement des psaumes de louange de Dieu, mais aussi des psaumes de supplication suivant un déroulement-type : le psalmiste environné de dangers mortels appelle au secours – Dieu le sauve – le psalmiste éclate alors en action de grâce devant les autres croyants
Le psautier contient enfin des psaumes faisant mémoire des hauts-faits de Dieu pour son peuple, avec leur sommet dans la traversée de la Mer Rouge.
