Quelques considérations théologiques
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1§ Cet article reprend les différents points de la conclusion d’une rencontre avec la formation continue des Fraternités laïques dominicaines de la région des Hauts-de-France [1].
Table des matières
- 1. Norma normans et Norma normata - Norme normante et norme normée
- 2. Lex orandi, lex credendi - La façon de prier détermine la façon de croire
- 3. Fides quae, fides qua - La foi comme contenu et comme attitude
- 4. Distinguer entre L’Évangile et les évangiles
- 5. Fides quaerens intellectum - la foi en quête d’intelligence
- 6. inquietum est cor nostrum - Notre cœur est sans repos
1. Norma normans et Norma normata - Norme normante et norme normée
2§ Le Credo a valeur normative dans l’Église catholique au sens où ce que les membres de l’Église confessent est tenu par de s’inscrire dans ce cadre. Le Credo est de son côté « normé » par l’Écriture sainte qui a une valeur normative supérieure.
3§ Plus généralement, l’Écriture sainte vaut norme pour tout ce que peut dire, écrire et faire l’Église : on dira que l’Écriture sainte est « norma normans », elle est la norme « normante » des autres normes, qui, elles, sont des « normes normées », autrement dit leur véracité dépend de leur conformité à l’Écriture sainte.
4§ Lire un document d’Église demande donc de le situer en fonction de son niveau d’autorité : on peut apprécier une prière spirituelle, mais on se souviendra qu’elle ne remplace pas une lecture de l’Évangile du jour par exemple. La prière spirituelle peut être aussi agréable qu’une pâtisserie sucrée, mais un repas nourrissant doit comporter des plats plus consistants – l’Écriture sainte –. Dans le même ordre d’idée, le commentaire du Credo par Thomas d’Aquin est saisissant d’intelligence, mais il n’a pas le niveau d’autorité du Credo.
5§ Pour le dire autrement, il peut être profitable de se servir des sources secondes, mais on se souviendra qu’elles sont les produits dérivés des sources premières qu’il est indispensable de connaître. Si on reste dans la comparaison alimentaire, attention aux produits ultra-transformés quand ils ont trop dilué et modifié les aliments de base dont ils dérivent.
2. Lex orandi, lex credendi - La façon de prier détermine la façon de croire
6§ Lex orandi, lex credendi » dit l’adage latin, soit, en développant : « la façon dont nous célébrons Dieu est normative de la façon dont nous le confessons ».
Le Credo est le fruit d’un travail collectif en concile à partir de la pratique liturgique baptismale des églises locales, et le résultat de leur travail a ensuite été validé dans la pratique liturgique et pastorale de l’Église universelle.
7§ La réception par le peuple de Dieu fait partie intégrante du processus de validation à mon avis : ainsi la crise iconoclaste (726-843) dans l’Église orthodoxe montre que la proclamation du concile de Hiera(754) interdisant la vénération des icônes, sous prétexte qu’elle serait idolâtrique, a été invalidée par l’opposition des laïcs et des moines.
8§ La réaction du peuple et des moines lors de la crise a été significative : leur sens de la foi – sensus fidei en latin - leur a permis de rétablir la vérité : l’icône ne renvoie pas à une réalité de ce monde comme l’idole, le croyant s’adresse à travers elle à une réalité supra-mondaine.
3. Fides quae, fides qua - La foi comme contenu et comme attitude
9§ La théologie se sert des termes de « Fides quae » et de « Fides qua » pour distinguer la foi respectivement selon sa dimension thématique (« Ce que je crois », le contenu thématisé de la foi) et sa dimension existentielle (« Je crois ! », l’adhésion personnelle à ce contenu, la disposition d’un cœur qui fait confiance).
10§ La théologie opère des distinctions pour unir et non séparer, aussi articulons ces deux dimensions.
11§ Évitons de survaloriser le côté intellectuel de la fides quae. Il n’est pas requis d’avoir suivi des études supérieures pour suivre le Christ, et l’on ne demande pas au catéchumène de commenter la formule de Chalcédoine [2].
12§ Des hommes et des femmes sans instruction ont eu accès au mystère de Dieu : Catherine de Sienne était illettrée ; Bernadette Soubirous savait à peine lire et écrire ; les apôtres autour de Jésus n’étaient pas non plus des érudits ;
13§ Évitons l’excès inverse en récusant les productions abstraites de la théologie et en survalorisant l’aspect existentiel de la fides qua.
L’être humain est un être qui symbolise, il pense et il dit ce qu’il vit dans les mots de sa langue, et l’expérience de Dieu ne fait pas exception.
14§ L’être humain parle son expérience religieuse dans le but de la comprendre non seulement affectivement mais aussi intellectuellement : « Fides quaerens intellectum [3]. L’être humain veut aussi communiquer son expérience religieuse aux autres pour qu’ils y entrent à leur tour.
15§ Les mots de la <fides quae servent à pointer vers un au-delà qui les dépasse, Dieu, qui se révèlera dans, à travers et sous eux, au moment qu’il jugera opportun. Les mots préparent le terrain à la manifestation de Dieu, ils ne la produisent pas.
4. Distinguer entre L’Évangile et les évangiles
16§ Chaque évangile transcrit l’expérience de vie d’une communauté particulière avec son Seigneur dans son style et son contexte propres, ce qui explique l’annonce avant la lecture des évangiles à la messe : « Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu », « Évangile de Jésus Christ selon saint Marc » , « Évangile de Jésus Christ selon saint Luc », « Évangile de Jésus Christ selon saint Jean ».
17§ Chacun des évangiles transcrit à sa manière l’unique Évangile de Jésus Christ qui, lui, échappe à toute détermination historique, sociologique ou artistique – tout en étant capable de les épouser toutes : l’Évangile du Christ se dit dans toutes les langues, toutes les cultures, tous les contextes.
18§ L’Évangile du Christ se tient à l’origine des évangiles, nous venons de le voir, il se tient aussi à la fin : la proclamation des évangiles vise à faire entrer l’auditeur dans l’Évangile de Jésus Christ, autrement dit dans l’expérience personnelle et communautaire de la Bonne Nouvelle du Christ mort à cause de nos péchés et ressuscité pour nous en libérer et nous faire entrer dans la vie éternelle.
19§ Comme le disait saint Augustin dans un de ses écrits, les évangiles ne sont pas une fin mais un moyen par lequel Dieu attire à son Fils tous les hommes : une fois leur tâche accomplie, ils s’effacent, laissant la créature dans son tête-à-tête avec Dieu.
5. Fides quaerens intellectum - la foi en quête d’intelligence
20§ On peut dire que la foi chrétienne (au sens de contenu discursif) est complexe dans la mesure où il s’agit de rendre compte en raison de mystères qui la dépassent : mystère d’un Dieu en trois personnes, mystère de l’Incarnation avec Jésus vrai homme et vrai Dieu, mystère de l’Eucharistie où l’Église catholique confesse la présence réelle du Christ dans le pain et le vin consacrés.
21§ Les théologiens latins du Moyen-Âge en particulier ont essayé d’approcher au plus près le mystère à partir de la conceptualité grecque, raffinant toujours plus leur discours spéculatif au risque de perdre l’ancrage dans l’Écriture sainte, la norma normans. Personnellement j’apprécie la confiance qu’ils mettaient dans la raison humaine, même si parfois cette confiance a pu sembler excessive.
22§ En effet, le mystère n’est pas absurde, il n’est pas absence mais au contraire excès de sens. Il n’y a donc pas lieu de craindre les questions du « tribunal de la raison » [4], qu’elles proviennent des sciences humaines ou des sciences naturelles, dans la mesure où la raison devra s’arrêter à un moment donné si elle ne veut pas sortir de son périmètre et tomber dans la malhonnêteté intellectuelle.
23§ Je craindrais par contre une attitude anti-intellectuelle qui se refuserait à réfléchir à ce qu’elle croit. Cette attitude risque d’en rester au registre « sentimental » et de verser dans la crédulité.
24§ J’aurais tendance à diagnostiquer paradoxalement dans cette attitude un manque de foi : si Dieu est à l’origine de la foi – la foi est une des trois vertus dites « théologales » - , pourquoi craindre que la raison, de l’ordre du créé, puisse l’invalider ?
25§ Thomas d’Aquin n’avait pas peur du contradicteur comme on le voit dans sa Somme théologique, il n’hésitait pas à reprendre ses meilleures objections pour y répondre ensuite : il savait qu’à un moment donné, la raison serait obligée de reconnaître qu’elle a atteint ses limites, tel l’oiseau qui monte vers le ciel : plus il monte haut, et plus l’air se raréfie, au point que ses ailes ne peuvent plus le porter et il doit s’arrêter dans son ascension [5].
26§ Au contraire, comprendre ce que je crois (fides quae) me fait entrer plus profondément dans ma confiance en Dieu (fides qua), provoquant en retour une intelligence plus grande de ce que je crois. Il y a comme un cercle vertueux entre l’une et l’autre.
Inquietum est cor nostrum - Notre cœur est sans repos
27§ Nous parlons de mystère dans un monde désenchanté où l’on croit pouvoir expliquer le monde à partir de lui et lui seul [6]. Une tendance lourde considère actuellement qu’il n’y a rien en deçà ou au-delà de cet univers, et que, même s’il y avait quelque chose, nous ne pourrions pas la percevoir, donc inutile de poser une hypothèse au mieux inutile, au pire dangereuse.
28§ De fait, nous sommes comme des êtres dans un monde à deux dimensions : ils peuvent élaborer les notions spatiales de droite et de gauche, de devant et de derrière, mais comment pourraient-ils avoir l’idée du haut et du bas ?
29§ Si Dieu est de l’ordre de l’incréé, en dehors du temps et de l’espace, comment pourrions-nous échanger avec lui, nous qui sommes des créatures constitutivement liées à un univers spatio-temporel ? « On ne saute pas hors de son ombre » [7]. Ressortant de l’ordre du créé, nous ne pouvons pas en sortir et donc Dieu nous est inaccessible.
30§ Le raisonnement ne tient cependant pas si, dans le monde de surface vu précédemment, un être tri-dimensionnel apparaissait, révélant l’existence de la dimension verticale. Il s’agirait alors pour les êtres bi-dimensionnels de lui faire confiance et de le suivre.
Dans cette analogie mathématique, l’être tridimensionnel représente Dieu qui s’incarne en Jésus. En lui, Dieu prend les chemins de l’homme pour que l’homme prenne le chemin vers Dieu.
31§ La tâche de cet être serait facilitée si les autres êtres avaient l’intuition que leur monde à deux dimensions n’épuisait pas toute la réalité. Sa révélation viendrait alors sur un terrain préparé.
32§ Il en va ainsi pour l’être humain. Je suis persuadé que l’être humain constitutivement ne se satisfait pas de ce qu’il a sous les yeux, parce qu’il porte en lui un désir d’absolu et qu’il ne sera jamais en repos tant qu’il n’aura pas trouvé cet absolu dont il a l’intuition.
33§ L’homme a en lui une petite voix qui lui souffle : « Il n’est pas possible que le monde se réduise à ce que j’en perçois, il n’est pas possible que tout s’arrête après la mort. Il n’est pas possible que la méchanceté et l’injustice ne reçoivent pas leur rétribution, il n’est pas possible que les actes de bonté et de justice disparaissent dans l’oubli. Il doit y avoir quelque chose de plus grand dans lequel tout ce que nous vivons s’inscrit et prend sens, un sens qui nous dépasse infiniment mais dans lequel nous trouverons la paix et le bonheur ».
34§ La gravure de Flammarion illustre cette inquiétude fondamentale : l’être humain est cet être qui ne peut pas rester en place tant qu’il ne sait pas ce qu’il y a au-delà de cette montagne, au-delà de cet océan – les Polynésiens qui se sont aventurés sur la mer ne savaient pas qu’il y avait l’Australie au-delà de l’horizon -, au-delà de la voûte céleste à l’instar du pèlerin de la gravure.
35§ Cette inquiétude est le sceau de Dieu qui m’a créé à son image et ressemblance. Comme image de Dieu, je suis en quête de la ressemblance toujours plus grande avec mon Créateur. L’être humain est cette créature unique en ce qu’elle lève les yeux vers le ciel sans savoir ce qu’elle y cherche, mais avec la certitude qu’il s’y trouve quelque chose.
fecisti nos ad te et inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te.
« Tu nous as fait pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi »
Augustin, les Confessions, I,1,1 – voir la version en latin
36§ Et je suis certain que refuser cette aspiration, c’est s’exposer à perdre l’essence même de notre humanité.
Merci de votre attention
© frère Franck Guyen o.p., décembre 2025
[1] La rencontre a eu lieu le samedi 29 novembre 2025.
[2] Le quatrième concile œcuménique de Chalcédoine a apporté en 451 une réponse qui approche le mystère de la personne de Jésus de la manière sans doute la moins insatisfaisante :
« ../.. Un seul et même Christ, Fils, Seigneur, l’unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, la différence des natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union, la propriété de l’une et l’autre nature étant bien plutôt gardée et concourant à une seule personne et une seule hypostase.. »
[3] formulation en latin d’Anselme de Cantorbéry (1033-1109)] », soit la foi en quête d’intelligence
[4] expression kantienne
[5] J’emprunte cet exemple à Kant en le détournant. Kant écrivait ceci :
» « Lors de son vol libre, alors qu’elle fend l’air dont elle éprouve à cette occasion la résistance, la colombe légère pourrait se représenter qu’elle serait bien plus efficace dans un espace vide d’air. C’est d’ailleurs ainsi que Platon quitta le monde sensible, ce dernier imposant, de son point de vue à l’entendement des limites trop étroites, pour aller s’aventurer au-delà de ce monde, sur les ailes des Idées, dans l’espace vide de l’entendement pur. Il ne se rendit pas compte que, malgré tous ses efforts, il n’avançait nullement, car il ne rencontrait rien qui lui résistât et fût susceptible de lui fournir, pour ainsi dire, un socle sur lequel s’appuyer et appliquer ses forces pour pouvoir changer son entendement de place. »
Citation trouvée sur le site philomag
[6] Le grand savant Laplace (1749-1827) aurait répondu à Napoléon qui lui reprochait de ne pas parler de Dieu dans son Traité de Mécanique céleste : « Sire, répondit Laplace, je n’avais pas besoin de cette hypothèse ».
[7] proverbe espagnol et/ou arabe
