Entrer dans le combat en connaissance de cause
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Table des matières [1]
- 1. Un monde si fragile et si solide en même temps
- 2. Exorciser le monde avec le Christ
- 3. L’exemple d’un homme d’élite : saint Dominique (v. 1170-1221)
1. Un monde si fragile et si solide en même temps
1§ Les photos des satellites nous permettent d’admirer la beauté et la grandeur du cosmos – de la création, diront les croyants. En même temps, les sciences physiques nous révèlent qu’un infime changement dans une des constantes de l’univers suffirait à rendre impossible l’univers que nous connaissons.
2§ Petit, j’avais été frappé par une explication de mon instituteur : la matière est constituée d’atomes, chaque atome étant lui-même constitué d’un noyau avec des électrons tournant autour de lui à de très grandes distances ; or, si les électrons tombaient au niveau du noyau, l’humanité entière tiendrait dans un dé à coudre. Cela signifie que l’univers est un fin voile jeté sur le vide, nous sommes faits d’un peu d’être et de beaucoup de vide.
3§ Pour nous chrétiens, il existe des forces de dé-création, appelons-les des forces du mal, qui cherchent à déchirer ce fin voile. Incapables de créer, elles ne savent que dégrader ce qui existe en détruisant, en abimant, en enlaidissant. Les forces du mal sont d’autant plus acharnées à détruire qu’elles sont incapables de construire, à changer l’amour en haine qu’elles sont incapables d’aimer, à provoquer la mort qu’elles sont incapables de donner la vie.
4§ Nous ne pouvons donc pas nous permettre de nourrir une vision angélique du monde, mais ne tombons pas non plus dans l’excès inverse en surestimant la capacité de nuisance du mal et en se laissant obnubiler par lui, ce qui serait faire son jeu. Parce que ce voile si fin jeté sur le néant est paradoxalement très solide. Et c’est après avoir pris conscience de sa solidité qu’on peut affronter le mal en toute connaissance de cause.
5§ Pour justifier cette solidité, je dirais avec la Bible qu’elle s’ancre dans la parole de Dieu. Dieu dit « Sois ! », « Existe ! », et le monde vient à l’être. Cette parole est prononcée par Dieu qui est tout-puissant, et rien ne peut s’opposer à ce qu’elle réalise ce qu’Il dit : « Ma parole ne me revient pas sans avoir porté du fruit », dit Dieu dans le livre d’Isaïe [2].
6§ Les forces du mal relèvent de l’ordre de la créature, aussi ne peuvent-elles empêcher ce retour qui signera leur défaite définitive : elles se démènent pour provoquer le plus de chaos possible, de souffrances possibles, mais en sachant qu’elles ont déjà perdu : le Christ sur la croix les a vaincus en son corps de chair crucifié, mort et ressuscité et sa victoire se déploie maintenant à l’échelle du cosmos, dans un mouvement de retour à Dieu qui fera que le monde sera ce que Dieu voulait qu’il soit : un monde de beauté, d’harmonie, un monde où les êtres sont heureux d’être ensemble, animaux, plantes, humains, ciel, soleil, terre, eau, sous le regard de Dieu, un Dieu qui prend plaisir à se promener à la brise du soir dans sa création.
7§ Il y a un combat à mener entre les forces du bien et celles du mal, et nous sommes appelés à choisir le bon camp, faisons-le en connaissance de cause. Cela dit, ceux qui s’enrôlent sous l’étendard du Christ ne sont pas tous appelés à la même intensité de combat : Dieu donne à combattre à proportion de la foi de chacun [3]. À mon avis, les saints mènent des combats autrement plus intenses que les catéchumènes qui vient de s’enrôler, à des exceptions près sans doute.
8§ En fait, nous aussi sommes appelés à devenir saints. Au fur et à mesure que nous vivons avec le Christ et du Christ et en Christ, notre foi, notre confiance en Dieu croît et nous devenons en mesure d’affronter des ennemis plus puissants. Comme dans une armée, nous sommes entraînés au combat : le carême en est un, où nous apprenons à manier les armes de l’Esprit [4].
9§ Il s’agit donc de faire preuve de prudence. Comme dans toute armée, il y a une hiérarchie à laquelle il faut obéir, pour éviter de tomber dans les pièges de l’ennemi et au contraire lui infliger la défaite. Je verrai bien les saints et saintes dans les grades les plus hauts, avec à la tête le Christ, le bon capitaine qui a payé de sa personne pour protéger ses amis.
2. Exorciser le monde avec le Christ
10§ Le Christ vient exorciser le monde, écrit Benoît XVI [5]. Je suis souvent arrêté par des personnes en recherche de protection contre les démons, et j’ai parfois l’impression que certains d’entre eux croient trop au pouvoir des démons et pas assez au pouvoir d’exorcisme du Christ : est ce que nous croyons que Satan est aussi fort que Dieu ? Ce serait à tort, car il n’est qu’une créature, totalement dépendante de Dieu pour son existence.
11§ Descendu au plus profond de la fosse, le Christ est ressuscité par le Père, d’une résurrection qui n’a rien à voir avec la résurrection de Lazare : Jésus ressuscité a vaincu la mort, il ne meurt plus. L’événement est d’une puissance que nous avons du mal à imaginer, et peut-être ne le pouvons-nous même pas : elle ébranle les fondations mêmes de notre monde, ou, pour reprendre l’image du voile, cette fois-ci dans le sens négatif de linceul de de la mort, la résurrection du Christ opère une déchirure dans ce voile qui emprisonne la création, déchirure qui ne cesse de s’agrandir sous l’action des disciples du Christ avec la grâce de Dieu.
Is 25,7-8 Il fera disparaître sur cette montagne le voile tendu sur tous les peuples, l’enduit plaqué sur toutes les nations. Il fera disparaître la mort pour toujours. Le Seigneur DIEU essuiera les larmes sur tous les visages et dans tout le pays il enlèvera la honte de son peuple. Il l’a dit, lui, le SEIGNEUR.
12§ Personnellement, je pense que Satan est absolument désespéré, et ce pour deux raisons : d’abord parce qu’il s’est volontairement privé du bonheur de voir Dieu ; ensuite parce qu’il a perdu sur la croix. J’aime bien cette image de l’appât sur l’hameçon qui sert à attraper le poisson : Satan s’est jeté sur la chair mortelle du Christ en pensant n’en faire qu’une bouchée, et il a mordu dans la nature divine du Christ – l’hameçon. Il croyait avaler un homme, il a avalé Dieu. Il pourra toujours se débattre, il est désormais ferré.
13§ Comme disciples du Christ, nous avons à contempler d’abord la victoire du Christ sur les démons, par ses exorcismes pendant sa vie « historique », puis par l’exorcisme fondamental de sa Passion, de sa mort et de sa Résurrection ; ensuite seulement nous pourrons apporter au monde la Bonne Nouvelle que nous avons contemplée, participant ainsi au « grand exorcisme » du Christ, pour reprendre l’expression du pape Benoît XVI.
14§ Nous serons appelés à combattre le mal, en prenant garde à ne pas surestimer la force de notre foi : rappelons-nous que nous sommes sous les ordres d’un capitaine, l’engagement en solo contre l’ennemi n’est autorisé qu’à une élite, sachant que plus on avance avec le Christ, plus on est capable d’affronter les obscurités à l’extérieur de nous et en nous.
3. L’exemple d’un homme d’élite : saint Dominique (v. 1170-1221)
15§ Saint Dominique appartenait à cette élite très avancée sur la voie du Christ, comme sa façon de combattre le montrait : pendant ses prières de la nuit, il voyait les âmes errant dans des chemins sans-issue, des chemins où on perd le courage, et ce spectacle affligeant lui faisait crier : « Mon Dieu, ma miséricorde, que vont devenir les pécheurs ? » [6].
16§ Ce qui me confirme dans la sainteté de Dominique, c’est qu’il n’était pas écrasé par cette compassion : en journée, il était joyeux, se mêlant aux groupes avec entrain. Ses visions nocturnes ne l’écrasaient pas car il avait confiance en la toute-puissance de l’amour de Dieu capable de sauver la création. À la différence des cathares qui ne trouvaient rien à sauver dans une création foncièrement mauvaise dont il fallait s’évader à force d’ascèses rigoureuses, Dominique rejoignait François d’Assise dans sa vision positive du monde.
17§ Dominique avait cette espérance en la bonté foncière de Dieu et de son projet de création. Alors oui, il gémissait et pleurait de voir que « l’amour n’est pas aimé [7] » mais son espérance le faisait se relever le jour et rayonner de cette joie qui vient de Dieu et qui faisait exulter Jésus de son vivant sur cette terre [8].
À nous de nous laisser enseigner par lui et de l’imiter.
© frère Franck Guyen op, avril 2025
[1] cet article fait suite à un échange avec une Fraternité laïque dominicaine
[2] Voir dans Isaïe 55,10-11
C’est que, comme descend la pluie ou la neige, du haut des cieux, et comme elle ne retourne pas là-haut sans avoir saturé la terre, sans l’avoir fait enfanter et bourgeonner, sans avoir donné semence au semeur et nourriture à celui qui mange, ainsi se comporte ma parole du moment qu’elle sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’avais envoyée.
[3] Voir Romains 12,3 :
Au nom de la grâce qui m’a été donnée, je dis à chacun d’entre vous : n’ayez pas de prétentions au-delà de ce qui est raisonnable, soyez assez raisonnables pour n’être pas prétentieux, chacun selon la mesure de foi que Dieu lui a donnée en partage.
[4] Voir dans Ephésiens 6,13-17 :
Saisissez donc l’armure de Dieu, afin qu’au jour mauvais, vous puissiez résister et demeurer debout, ayant tout mis en œuvre. Debout donc ! À la taille, la vérité pour ceinturon, avec la justice pour cuirasse et, comme chaussures aux pieds, l’élan pour annoncer l’Évangile de la paix. Prenez surtout le bouclier de la foi, il vous permettra d’éteindre tous les projectiles enflammés du Malin. Recevez enfin le casque du salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu.
[5] Le pape Benoît XVI parle du « grand exorcisme qui purifie le monde » dans son livre Jésus de Nazareth – 1. Du Baptême dans le Jourdain à la Transfiguration, traduit de l ’allemand par Dieter Hornig, Marie-Ange Roy et Dominique Tassel, édition Flammarion, 2007, p.198
[6] On retrouve ce souci chez d’autres saints et saintes comme les carmélites sainte Thérèse Avila et sainte Thérèse de Lisieux.
[7] propos attribué à saint François d’Assise
[8] Voir dans Luc 10,21-22 :
À l’instant même, il exulta sous l’action de l’Esprit Saint et dit : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits. Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît qui est le Fils, si ce n’est le Père, ni qui est le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler. »
