Religion et violence - Quelques considérations
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Voir aussi sur ce sujet mon livre : Quand les religions font mal - Essai sur la violence religieuse
Communication d’une demi-heure lors de la journée de rentrée des Fraternités laïques dominicains de la région Nord le samedi 12 septembre 2020.
Table des matières
- I. L’Inquisition pontificale et les dominicains
- II. La violence qui est en l’homme
- 4. Passage obligatoire par l’anthropologie en régime chrétien
- 5. La guerre du Vietnam comme figure de la violence
- 6. Le 2 septembre 2020, un tortionnaire cambodgien est mort
- 7. La violence n’aura pas le dernier mot, de même qu’elle n’a pas eu le premier mot
- 8. La violence faite aux êtres sensibles, quels qu’ils soient
- III. La religion et la violence
- IV. Convertir le cœur de l’homme
1§ J’éprouve un certain regret en pensant aux célébrations du Jubilé des 800 ans de l’Ordre des dominicains en 2016 : nous les dominicains, à ce que je sais, nous n’avons pas exprimé un acte de repentance pour avoir fourni le gros des fonctionnaires de cette institution spéciale du Moyen Âge directement attachée au pape qu’on appelle l’inquisition pontificale (pour la distinguer des inquisitions royales et épiscopales).
Il y avait certes des inquisiteurs carmes et franciscains, mais ce sont surtout les frères dominicains qui ont actionné une institution qui a fait violence aux corps et aux âmes.
1. L’évènement déclencheur
2§ Dans le cadre d’un enseignement sur l’Inquisition, j’ai été amené à lire un livre écrit par un frère dominicain, Nicolas Eymerich, mort en 1399. Il décrivait dans son manuel de l’Inquisiteur les fondements juridiques de cette inquisition décidée par les papes, ainsi que les procédures d’enquête.
Je lisais ce livre quand soudain j’ai sursauté à un passage où il est écrit que celui qui va être soumis à la « question » - entendez à la torture, moyen utilisé pour faire avouer celui qui est soupçonné d’hérésie – est déshabillé de force. Je me suis alors représenté la scène et je me suis dit que cela n’allait pas, que ce que l’on faisait subir à la personne n’était pas juste d’un point de vue humain, et a fortiori chrétien.
3§ Comme quoi on peut lire un livre et tout d’un coup se demander : « mais de quoi parle-t-on ? On prend quelqu’un, on le déshabille de force, on le ligote ».
Je me suis dit alors : « il y a quelque chose qui ne va pas, je ne vois pas le Christ Jésus, en tout cas pas celui que je connais, être d’accord avec çà ». Je pense même que le Christ était plutôt du côté de celui qu’on brutalise.
2. Ce n’est pas de l’anachronisme
4§ Voilà ce qui a lancé ma réflexion. J’aurais pu en rester là, le déplorer et aussi l’expliquer ou même essayer de le justifier : les tortures inquisitoriales étaient plus « humaines » que celles de la société civile (comme si quelque chose comme une torture humaine pouvait exister !) ; le taux de condamnations pour hérésie était de quelques pourcents, à comparer aux purges staliniennes qui ne faisaient pas dans le détail.
5§ On peut toujours trouver des arguments comme ceux que je viens de mentionner pour atténuer l’horreur que suscite la torture et l’offense à la dignité humaine qu’elle représente, mais je ne les reçois pas : il y a des valeurs morales universelles qui s’imposent partout et en tous temps.
Ce n’est pas de l’anachronisme : je ne juge pas par rapport à une conscience morale qui se serait affinée au cours des siècles qui ferait que ce qui était acceptable à un moment donné ne l’est plus quelques siècles plus tard. Il y a des choses qui sont immorales, intolérables, inhumaines, quelle que soit l’époque.
6§ S’il y a des valeurs morales universelles qui valent en tout lieu et en tout temps, alors Nicolas Eymerich qui décide d’appliquer la « question » a une petite lampe qui clignote dans un recoin de sa conscience : « danger, danger, danger ». Il l’étouffera avec des analogies sanitaires : il faut protéger le troupeau de la brebis galeuse avant qu’elle contamine tout le troupeau, il faut porter le fer dans le membre gangrené avant que la gangrène ne s’étende à tout le corps, etc...
Eymerich arrive ainsi à justifier de faire torturer quelqu’un sous ses yeux – rappelons que les Inquisiteurs assistaient à la séance de torture -.
3. L’anesthésie du sens moral : un danger permanent
7§ J’aurais pu en rester là mais j’ai rebondi en me demandant ce qui faisait que le peintre Pedro Berruguete a pu représenter saint Dominique au XVe siècle présidant à un auto-da-fe – un « acte de foi » - pendant lequel le pouvoir civil brûle des hérétiques convaincus d’hérésie par l’Inquisition nationale (espagnole) sans que les dominicains de l’époque y trouvent à redire : mes frères actuels protestent maintenant en dédouanant saint Dominique qui est mort en 1221, dix ans avant que le pape Grégoire IX promulgue la création de l’Inquisition.
Qu’est-ce qui fait qu’une violence acceptable et acceptée ne l’est plus quelques siècles plus tard ? me suis-je demandé.
8§ Peut-être parce qu’on manque de recul par rapport à notre époque et qu’on prend pour acquis et évidents des raisonnements, des lieux communs qui ne tiennent pas.
En ce moment même, j’accepte des choses, explicitement ou implicitement, que, dans le futur, mes frères me reprocheront. Et je ne crois pas que je pourrai me défendre en prétextant que je ne savais pas.
Nous avons nos points aveugles, nous bêlons avec les moutons ou nous hurlons avec les loups, au choix, mais dans tous les cas nous nous conformons à la pensée dominante sans regarder la loupiotte qui nous alerte : « çà ne va pas, çà ne va pas, çà ne va pas », et sans écouter les rares voix qui ont accepté d’entendre l’alarme – ces rares voix qui sauvent l’honneur de l’humanité.
9§ Voici une loi morale universelle, valable en tous lieux et tous temps, recevable quelle que soit la croyance : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».
« Nicolas Eymerich, accepterais-tu qu’on te déshabille de force et qu’on te ligote ? »
4. Passage obligatoire par l’anthropologie en régime chrétien
10§ Je vais faire un développement anthropologique. Quel est le rapport avec la religion, me direz-vous ? ne vous inquiétez pas, je vous parlerai du Christ et de Dieu. Mais une religion c’est pour moi d’abord une production humaine : ce sont des hommes qui parlent. Ils parlent de Dieu, de la réalité transcendante, mais avec leurs mots à eux, leur culture à eux, leur histoire à eux. Ce discours sur Dieu, à propos de Dieu, ne peut pas ne pas être marqué par des lois sociologiques, historiques, anthropologiques, psychologiques.
11§ Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : je crois aussi que dans, à travers et sous ce discours religieux humain s’exprime une réalité autre. Mon Dieu accepte de passer par mes mots à moi, ma culture à moi, qui peuvent être mal interprétés.
Dieu accepte de passer par ces mots, ces gestes, ce qui veut dire qu’il a confiance dans le pouvoir de transformation de sa Parole capable de convertir le cœur humain, compliqué et malade. C’est une source d’émerveillement pour moi, que Dieu accepte de se dire dans nos mots fragiles et incertains. Cela rejoint le mystère de l’Incarnation du Christ.
12§ Le Verbe accepte de passer par notre chair d’homme, de parler de son Père auprès des hommes et que se passe-t-il ? On le prend, on le déshabille, on le ligote, on le fouette, on lui crache dessus, on le diffame, et il accepte de passer par là. Il a confiance dans la bonté de son Père et dans la bonté inscrite par le Père dans sa Création, capables de vaincre notre méchanceté et notre perversité (le fait d’être tordu et non pas droit). Il a confiance en la capacité de l’homme à accueillir Dieu dans sa chair, dans sa culture.
13§ Voilà pourquoi je commence par l’anthropologie : si l’on veut être sauvé par le Dieu qui passe par nos chemins humains, nous avons à nous reconnaître comme hommes qui ont besoin d’être sauvés, en particulier de la violence qui nous habite.
5. La guerre du Vietnam comme figure de la violence
14§ Je suis né en France en 1961, et j’ai vu à la télévision des images de la guerre du Vietnam. J’ai été impressionné en particulier à la Noël 1973 par les bombardements sur Hanoï, la capitale du Nord Vietnam de l‘époque : on voyait les bombes tomber des soutes des B52, une vraie pluie de bombes, et je me disais : que se passe-t-il en dessous ? Il y a des gens en dessous, des civils, pas des militaires, il y a des maisons avec des familles comme la mienne. C’est quoi cette violence qui tombe du ciel pour matraquer le pays de mon père ?
Le régime communiste du Nord Vietnam faisait semblant de négocier un accord de paix alors qu’en sous-main il continuait d’attaquer le Sud Vietnam pro-américain et il fallait le faire céder. Voilà la justification du président américain Richard Nixon et de ceux qui avaient commandé ces bombardements. J’avais douze ans et ces images me blessaient.
6. Le 2 septembre 2020, un tortionnaire cambodgien est mort
15§ Quelqu’un est mort récemment, surnommé Douch. C’était le directeur du centre S21 à Tuol Sleng à Phnom Penh au Cambodge. C’était le chef d’une prison où les prisonniers étaient torturés tant qu’ils ne reconnaissaient pas les crimes justifiant leur exécution.
Je suis convaincu que nous, les êtres humains, sommes malades de la violence, en particulier dans sa forme extrême de la torture : je pense à ce Français qui a visité le centre S21 transformé en musée : il en est ressorti en étant incapable de parler pendant deux jours.
7. La violence n’aura pas le dernier mot, de même qu’elle n’a pas eu le premier mot
16§ Si on ne peut rien contre « çà », alors autant se voiler la face, autant faire comme si de rien n’était et oublier ce qu’on n’aurait pas voulu voir ou savoir.
Mais non, le croyant de la Bible ne peut pas croire que l’humanité est condamnée à vivre avec cette plaie éternellement inscrite dans son âme et sa chair.
17§ Nous croyons que cette manifestation du mal, puisqu’il s’agit de cela, cette inhumanité n’est pas première : ce qui est premier, c’est l’humanité, c’est l’humain qui aime son frère, c’est l’humanité qui aspire à l’entente, à l’amitié, à la paix, à la justice, à l’amour.
Voilà ce qui est premier, arrive ensuite le mal qui souille et sabote le bon et le beau, mais fondamentalement l’homme aspire à un monde uni et fraternel : ce n’est pas pour rien que la fraternité fait partie de la devise républicaine française.
18§ Cette aspiration à la fraternité est bafouée mais elle est là et elle est première : si l’on croit à un avènement final de la justice, alors c’est cette bonté première qui pourra enfin s’exprimer après avoir été débarrassée des parasites de la méchanceté et de la violence.
19§ Une devise scolastique latine le dit : corruptio optimi pessima, la corruption du meilleur donne le pire. L’être humain est capable du meilleur, corrompu, il devient capable du pire. Mais ce qui est premier, c’est cette capacité à donner le meilleur inscrite en nous par Dieu.
8. La violence faite aux êtres sensibles, quels qu’ils soient
20§ Je suis sensible aussi à à la violence infligée aux animaux.
Dans la Bible, Dieu est sensible au bien-être du bœuf qui foule le grain, il se soucie du moindre moineau qui tombe à terre. Sans doute, dans le pis-aller de ce monde d’après la faute originelle, le lion mange la gazelle et l’homme force l’animal à le servir, vivant et mort, mais du moins que l’homme épargne à l’animal les souffrances disproportionnées ou inutiles.
21§ Et je crois que ce que tu fais subir à l’animal, tu le feras subir un jour ou l’autre à l’homme. De la façon dont tu traites l’animal, de cette façon un jour ou l’autre tu traiteras l’être humain.
L’insensibilité à la souffrance de l’animal glisse vers l’insensibilité à la souffrance infligée à l’homme. Si je suis capable de mépriser la souffrance de l’être sensible qu’est l’animal, alors je serai capable de mépriser la souffrance de l’être sensible qu’est l’être humain. C’est une pente sur laquelle on glisse facilement.
Le bourreau nazi déshumanisait sa victime en la traitant de chien ou de porc.
22§ L’humain intégral, c’est l’humain en relation avec le cosmos, avec les autres êtres sensibles et en particulier les animaux. L’encyclique Laudato si du pape François nous encourage à avoir une vision d’ensemble, holistique / holiste. Du grec holos, entier, total, formant un tout. L’Eglise catholique, selon le tout, pour le tout, appelée à embrasser tous les hommes et tout l’homme, et aussi tous les êtres sensibles et toute la création.
9. Une religion authentique pacifie, réconcilie
23§ Une religion qui prone la violence est une religion pervertie, détournée de son but.
Quand une religion fait bien son travail, quelle qu’elle soit, elle ne peut qu’aboutir à pacifier l’être humain avec lui-même, avec les autres, avec la création, et avec Dieu. Le maître mot ici est réconciliation.
Une religion quelle qu’elle soit te pacifie, te réunifie, t’harmonise et t’unifie avec les autres, avec la Création et avec Dieu pour les religions comportant un Dieu.
Sinon, c’est un discours de pouvoir, de captation, de domination, mais ce n’est pas une religion. Etymologiquement, la religion te relie – aux autres, à l’Autre.
24§ Le 27 octobre 1986, l’année pour la paix de l’ONU, le pape Jean Paul II se demandait ce que les religions pouvaient faire dans le cadre de cette année pour la paix décidée par des organisations civiles non confessantes, dans une visée humaniste. Que peuvent proposer les religions dans ce cadre immanentiste sans référence verticale ?
Le pape, représentant de la confession catholique dans la religion chrétienne, a alors invité les représentants bouddhistes, musulmans, juifs, hindous, sikhs, jaïns, … et les chrétiens de confession protestante et orthodoxe à Assise.
La rencontre des religions s’inscrivait dans un mouvement de l’humanité représentée par l’Organisation des Nations Unis qui aspire à la paix et déplore la guerre. À l’intérieur de ce mouvement les religions allaient combattre l’horreur de la guerre avec ses armes à elles : la prière, le jeûne, le pèlerinage, car elles disposaient d’un ressort que l’ONU n’avait pas, la dimension verticale.
25§ Les papes Jean Paul II, Benoît XVI et maintenant François partent du principe que les religions authentiques, les religions vraiment vécues, sont capables de pacifier, de faire la paix.
Les religions peuvent être instrumentalisées pour justifier de faire la guerre, pour provoquer de la violence, mais alors elles ont cessé d’être des religions authentiques.
Les moines bouddhistes ultra-nationalistes du Sri Lanka qui encouragent la violence contre les Sri Lankais tamouls hindous ou ceux du Myanmar appelant à l’expulsion des Birmans rohingyas musulmans ont cessé de représenter le bouddhisme, leur motivation n’est plus religieuse mais politique.
10. La religion peut être dévoyée
26§ Il faut reconnaître que les religions comportent inévitablement une composante identitaire, source potentielle de violence : si je suis chrétien, je ne suis pas musulman, si je suis bouddhiste, je ne suis pas hindou.
27§ Mon appartenance religieuse crée une frontière entre moi et les autres, et la religion, dévoyée, peut aboutir à des discours de « moi contre les autres » (ou « les autres contre moi ») ou en tout cas « moi en face des autres », ou « moi pas comme les autres » - et « moi qui sais mieux que les autres » - « moi, j’ai la vérité ».
28§ Je suis bouddhiste, j’ai la vérité qui englobe tout je suis hindou, j’ai la vérité qui englobe tout – Il y a de la place pour les autres religions, mais c’est moi qui ai la vérité totale, entière, dernière. Nous chrétiens, nous jouons la même partition, ne nous leurrons pas.
29§ Le danger de cette position dans toutes les religions, c’est d’amener à une attitude de supériorité personnelle se traduisant au mieux par de la condescendance, au pire par du mépris : « moi, je sais mieux que toi, mon frère d’une autre religion », avec le glissement possible vers l’étape suivante : « reconnais ma supériorité, reconnais la supériorité de ma communauté ».
Quelque chose de juste dégénère en une instrumentalisation au service d’une recherche de puissance, de domination, de subjugation personnelle, avec des enjeux uniquement mondains, même s’ils sont travestis dans des habits religieux.
30§ Il est vrai que pour le chrétien, le Christ est le chemin, la vérité et la vie, et nul ne va au Père si ce n’est par lui. Pour le croyant chrétien, le bouddhiste, l’hindou, le musulman, le juif devront rencontrer le Christ à un moment donné de leur chemin vers la Réalité absolue que les chrétiens appellent Père. Alors l’adepte des autres religions verra que ce qu’il cherchait confusément trouve sa pleine réalisation dans le Christ, estimera le chrétien.
31§ Une antidote pour le chrétien contre le sentiment de supériorité personnelle sera de voir que la vérité en régime chrétien n’est pas une doctrine ni une institution, mais une personne, et quelle personne : Jésus Christ, le Verbe fait chair, vrai homme et vrai Dieu. On peut mettre la main sur une doctrine et sur une institution, on ne peut pas mettre la main sur le Christ ressuscité qui est monté au Ciel.
32§ Je n’ai pas la vérité, la vérité n’est pas une chose bien délimitée que je peux mettre dans ma poche, elle est Quelqu’un dont je découvre le mystère au fur et à mesure que je chemine avec Lui. Il est mon maître et sur le chemin je découvre quelle est sa puissance de récapitulation et de transfiguration de tout ce qui fait la noblesse de l’homme.
33§ Il y a bien une frontière entre le chrétien et les autres, il y a bien un « moi et l’autre », mais qui se transforme en « moi avec l’autre, devant Toi »
11. La nécessaire conversion des profondeurs
34§ Il faut travailler notre cœur, le Christ nous le demande, et nous ne pourrons pas entrer dans le Royaume de Dieu si notre cœur n’est pas converti. Notre cœur tordu par ces désirs de puissance et de domination pour soi contre l’autre doit être redressé, redevenir ce qu’il était au début : droit, juste.
35§ Comment faire pour atteindre notre cerveau reptilien ? Nourrir, se reproduire, éviter la souffrance, éviter la mort. On réagit instinctivement, automatiquement dans ces domaines, sans avoir le temps de les passer au filtre de l’intelligence discursive du néocortex.
Quittant le domaine de la biologie, on peut se tourner vers la psychanalyse : comment atteindre le terreau pulsionnel de la partie inconsciente de notre psychisme, de quels leviers disposons-nous pour travailler sur ces pulsions ?
36§ L’idée n’est pas ici de maîtriser le système reptilien ou l’inconscient qui échappent au contrôle de la conscience rationnelle, on n’est pas dans un projet de contrôle total de soi, de transparence absolue de soi à soi. Dieu n’a pas fait que le jour, il a aussi fait la nuit : nous n’avons pas à avoir peur d’être constitués de multiples strates dont certaines sont sombres et humides – ce que nous avons à craindre, c’est qu’elles nourrissent de la haine et de la violence là où elles devraient produire de l’amour et de la douceur.
37§ Le souci chrétien est de travailler à redresser ce qui est tordu, perverti dans les couches profondes de son être, dans son « cœur », qu’elles soient décrites en terme de système reptilien ou de pulsions inconscientes.
12. Trois moyens
38§ Je vous propose trois moyens tirés de la pratique religieuse chrétienne :
- Regarder la croix, ce lieu unique où la violence des hommes est vaincue par la patience de l’Homme-Dieu. Se laisser regarder par Celui qui y est suspendu, se laisser décentrer par elle. Dessiner le signe de croix sur soi, sur ce corps unique et précieux et fragile qui n’est qu’à nous, cela a une efficacité. Ce geste récapitule la Passion du Christ mort pour nous et ressuscité pour nous, le signe de croix est un geste exorciste. Ce geste peut être vécu comme une ouverture en forme de croix dessinée sur notre poitrine, notre bouche, notre front, par où peut infuser la vie trinitaire : « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » disons-nous en même temps que nous faisons le geste de croix. Faire de ce geste un simple geste convenu, c’est se priver d’un levier spirituel puissante.
- L’Ave Maria : dans des situations difficiles, cette prière est efficace. N’attendez pas d’être dans la détresse pour pratiquer cette prière litanique, faites-le quand vous allez bien, que cela devienne un automatisme, une seconde nature. Et quand vous irez mal, cette prière sortira naturellement. L’Angelus, à connaître par (le) cœur pour le prier par (le) cœur.
- L’eucharistie, quand le Christ nous prend aux entrailles littéralement.
39§ Nous sommes appelés à travailler nos profondeurs inconscientes. L’Église nous donne des moyens, qui demandent une pratique dans la durée, pour qu’ils nous imprègnent et que petit à petit, ils atteignent des ressources profondes, des strates du psychisme dont nous ignorions l’existence.
13.Faire confiance
40§ Cela suppose d’être capable de faire confiance, le second maître mot après la réconciliation.
41§ Si vous n’avez pas confiance dans l’Église, si vous n’avez pas confiance dans ceux qui vous ont précédés sur le chemin et qui vous disent que çà marche, passez à autre chose.
Si au contraire vous pensez que vos aînés ont pratiqué ces moyens avant vous et que cela leur a profité, si vous vous dites que l’Église visible est certes constituée de pécheurs, mais qu’elle est traversée par la sève du Christ et qu’à travers elle, en elle et sous elle, Dieu peut rejoindre le meilleur de votre humanité et la transfigurer, alors en avant.
© fr. Franck Guyen op, octobre 2020
