Un N.M.R. prémoderne devenu une religion : Tenri kyô

mercredi 18 mars 2020
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[Rappelons que nous étudions les NMR (nouveaux mouvements religieux) d’un point de vue sociologique, anthropologique et historique.

  • Nous excluons tout jugement personnel de valeur sur le propos du NMR ou sur sa moralité.
  • pour le dire autrement, notre démarche se veut neutre et factuelle ; elle ne fait pas intervenir les valeurs « vrai – faux » du point de vue logique, et les valeurs « bon – mauvais » du point de vue éthique.]

Table des matières


Le Nouveau mouvement religieux (NMR) « L’Enseignement du Principe céleste » Tenri kyô 天理教 a été fondé en 1838 par Miki (1798-1887). Il est actuellement dirigé par ses descendants, appelés les « Vrais Piliers » Shin bashira 真柱.

Tenri kyô (abrégé en Tenri) fait partie du paysage religieux japonais depuis presque deux cents ans et il jouit dans l’opinion publique d’une bonne réputation, aussi peut-on considérer qu’il fait partie des religions reconnues, échappant à l’appellation infamante de secte.

Son berceau historique se situe dans le village où a vécu sa fondatrice, NAKAYAMA Miki, dans la préfecture de Nara. Ce village et les cinq villages voisins font partie depuis 1954 de la nouvelle ville Tenri-shi 天理市, du nom du mouvement.

La maison de la fondatrice est enchâssée dans un complexe de temples religieux dont l’entrée est marquée par un portique monumental en forme de torii. Un périmètre carré de bâtiments administratifs au-delà du portique devait entourer les temples : seule une aile a été réalisée.

Les fidèles viennent en pèlerinage dans le temple, réveillant alors une ville qui nous a semblé endormie le reste du temps. Pour les fidèles, la divinité originelle a créé l’humanité dans ce lieu qu’ils appellent le « Foyer natal », おやさと oyasato en japonais.


1. L’expérience mystique de Miki : 1838-1862

L’histoire du mouvement commence avec l’expérience mystique de Miki le 23 octobre 1838 [1].

La famille avait demandé à un ascète des montagnes yamabushi 山伏 de guérir leur fils Shûji qui souffrait de la jambe. Miki, sa mère, avait officié alors à la place de la femme medium qui n’avait pu venir. Pendant le rituel, une divinité inattendue a pris alors la parole à travers elle :

« Je suis le kami de l’origine, le vrai kami.
J’avais prédestiné ce lieu de résidence.
Maintenant, je suis descendu du Ciel pour sauver tous les êtres humains.
Je veux agréer Miki comme sanctuaire divin » [2]

Interrogé sur son identité, il se révèle comme Tenri ô no mikoto 天理王命, Sa Seigneurie du Souverain Principe Céleste).

Après avoir tenu un conseil de famille, l’époux de Miki accepte que Miki devienne la demeure sacrée de la divinité.
Miki fera quelques jours plus tard l’expérience d’être visitée par dix autres kami gravitant autour du kami originel.

Distribuant les biens de la famille aux démunis, elle provoque l’appauvrissement de celle-ci. L’époux de Miki meurt en 1853 et la famille connaît alors une situation de grande pauvreté jusqu’en 1862.


2. Les débuts du mouvement : 1862 - 1866

10§ Les pouvoirs miraculeux de Miki se manifestent : elle guérit des malades et grâce à des « certificats d’accouchement facile » 帯屋許し obiya yurushi, elle délivre les femmes des douleurs de l’accouchement.

11§ À partir de 1862, des disciples se rassemblent autour de Miki, dont IBURI Izô 飯降伊蔵 (1833-1907), le mari d’une femme que Miki a guérie miraculeusement. Izô prendra la tête du mouvement à la mort de Miki.

12§ En 1864, des disciples chantent « Namu Tenri Ô no Mikoto », une formule alliant bouddhisme (namu) et shintô (Mikoto), devant un sanctuaire shintô, provoquant un scandale.
Suite à cet incident, le mouvement cherche comment s’inscrire dans le paysage religieux dominé par le shintô et le bouddhisme.


3. La consolidation du mouvement par Miki : 1866 - 1874

Noter les dessins en rouge pour les positions des mains

13§ Miki donne à ses disciples des recueils de chant accompagnés d’une gestuelle codifiée des mains.
L’invocation :

« Viens nous sauver en nous purifiant du mal,
Sa Seigneurie du Principe Céleste souverain » [3]

y remplace la formule « Namu Tenri Ô no Mikoto »

14§ Miki instaure le rite principal du mouvement, le Service de la Danse Divine » Kagura zutome 神楽勤め qui rejoue la création du monde et des hommes sous la forme d’une danse accomplie par des danseurs portant les masques, cinq féminins et cinq masculins, des divinités de la danse originelle.

15§ À cette époque, Miki rédige deux des trois Écritures saintes de Tenrikyo :

  • Ofudesaki 御筆先 « la pointe du pinceau »,
  • Mikagura-uta, 神楽歌 « les hymnes de l’office »,

[Le troisième écrit, Osashizu, 御指図 « les Préceptes divins » a été donné par le dirigeant suivant, Iburi Izô à la mort de Miki].

16§ En même temps, Miki distribue des amulettes goku 御供 pour des grossesses sans problème ; elle institue des rituels de guérison appelés « Attestations divines » Sazuke おさづけ.


4. La localisation du « Support du nectar merveilleux » 1875-1887

17§ En 1874, Alors qu’elle cultive son jardin, Miki sent ses jambes s’effondrer sous elle tandis que des voix lui révèlent qu’elle se trouve sur le lieu où l’humanité est née, le « lieu d’origine du genre humain » Jiba 「ぢば」. Elle demande que soit érigé à cet endroit le « Support du nectar merveilleux » kanrodai, une colonne de 2,5 mètres de haut.

18§ Le support a plusieurs fonctions :

  • il signale le lieu où le kami originel, Tenri ô no Mikoto, a créé l’univers et l’homme et où se déroule depuis la danse de la création cosmique originelle Kagura zutome,
  • il est le lieu révélé à Miki par le kami ;
  • à son sommet repose une coupelle que viendra remplir une rosée tombée du ciel lo : ceux qui en boiront éviteront les maladies et parviendront aux 115 ans fixés pour la vie humaine ; ils mourront alors paisiblement pour renaître dans une nouvelle vie de 115 ans, et ainsi de suite – nous retrouvons le dogme bouddhiste de la ronde des transmigrations, de la « roue de la réincarnation » Samsara en sanskrit.

19§ Pendant cette période, le nouveau mouvement religieux (NMR) Tenri s’affilie à des sanctuaires shintô ou des temples bouddhistes, espérant ainsi échapper à la pression des autorités de l’ère Meiji : Miki est arrêtée à neuf reprises par les autorités qui surveillent étroitement le nouveau mouvement.

20§ De fait, Miki se présente comme le medium d’une divinité originelle dont le nom ne figure pas dans les textes sacrés du shintô traditionnel. Plus grave, cette nouvelle divinité originelle domine toutes les divinités shintô, dont la divinité du soleil, Amaterasu, traditionnellement au sommet du panthéon shintô et considérée comme l’ancêtre mythique de la lignée impériale japonaise.

21§ L’accusation de lèse-majesté se profile à l’horizon : elle sera effectivement portée contre le mouvement religieux à la fin des années 1930, quand l’Empire japonais sera dominé par la politique ultra-nationaliste de l’ère Shôwa d’avant la défaite de 1945 : suite à l’arrestation en 1938 de 346 dirigeants de Tenri, dont 237 pour crime de lèse majesté en violation avec la loi sur le maintien de l’ordre public, le mouvement a modifié sa doctrine pour la mettre en conformité avec l’idéologie nationaliste de l’époque, centrée sur la figure mythique de l’Empereur. La doctrine originelle sera restaurée après la défaite de l’Empire japonais en 1945.

22§ Nakayama Miki meurt le 26 janvier 1887 (M.20 [4]) à 89 ans. Sa mort pose cependant un problème doctrinal comme nous allons le voir maintenant.


5. La consolidation du mouvement par Iburi Izô : 1887-1907

23§ Comme dans tout nouveau mouvement religieux, la mort de la fondatrice entraîne une crise [5]. Cette crise est renforcée par le fait que Miki a quitté cette terre à 89 ans alors que la durée de vie parfaite d’un être humain est de 115 ans d’après le credo de Tenri.

24§ Le disciple de confiance, IBURI Izô que nous avons déjà rencontré plus haut, reçoit alors une révélation de la divinité originelle : Miki est bien la transmettrice de la vérité, elle n’a pas menti, mais, poussée par l’amour pour ses enfants, elle a quitté cette vie vingt-cinq ans plus tôt afin de sauver le monde plus vite.

25§ Izô met en forme les révélations qu’il recevra dans le troisième livre saint du Tenri, « Les Préceptes divins » Osa shizu 御指図.
Devenu le premier « Siège authentique [de la divinité]" honseki 本席 de Tenri, il est le seul « oracle » tenkeisha 天啓者 à travers laquelle parle la divinité originelle et lui seul peut délivrer les « Attestations divines » sazuke.

26§ En parallèle, NAKAYAMA Shinnosuke (1866-1914) appelé aussi NAKAYAMA Shinjiro 中山新治郎, fils de la troisième fille de Miki, est le premier à occuper la fonction de « Vrai pilier » shin bashira 真柱. Cette dernière fonction sera transmise héréditairement dans la famille Nakayama. En 2014, Nakayama Zenji 中山 善司 devient le quatrième « Vrai pilier » du Tenrikyô

27§ À la mort d’Izô en 1907, Tenri compte 1,2 millions d’adeptes et s’est implanté en Chine, à Taïwan et en Corée. Le nombre d’adhérents passe à plus de 4 millions en 1929.

28§ En 1980, Tenrikyô compte environ 2,5 millions d’adhérents au Japon. Il dispose de plus de 16 000 communautés réparties au Japon, aux États-Unis, Canada, Mexico, Brésil, Corée, Taïwan et Zaïre.

29§ Depuis, le nombre d’adhérents stagne. Sans doute faut-il y voir l’effet de l’institutionnalisation du mouvement en une religion reconnue et installée, et aussi le fait que ce mouvement prémoderne doit affronter les questionnements de la post-modernité.


Conclusion. L’expression culturellement conditionnée de l’expérience mystique de Miki

31§ Le NMR Tenri répondait aux besoins du Japon prémoderne, préoccupé par la maladie, la misère et les dissensions (病貧争 hin byô sô en japonais) [6].

  • Miki fournit ainsi des amulettes et des talismans contre la variole, pour des accouchements sans encombre ; elle fournit aussi des engrais « miraculeux » pour obtenir des récoltes abondantes.
  • Miki dote son mouvement de rituels et d’écrits accessibles au milieu paysan dont elle est issue : les rituels accompagnés de danses collectives et de chants écrits dans une langue simple parlaient sans doute directement au cœur des villageois.

32§ L’articulation du message de la divinité originelle emprunte au shintô traditionnel :

  • la divinité se présente sous un nom de forme shintô et les divinités convoquées pour la danse sacrée à l’origine de l’univers figuraient déjà dans le panthéon shintô.
  • Comme dans le shintô, la purification est présentée comme un nettoyage des saletés qui recouvrent non pas le corps comme en shintô, mais le cœur.
  • L’invocation principale du Tenri comporte le mot harau, purifier, utilisé aussi en shintô.

33§ L’invocation « Namu Tenri-Ō-no-Mikoto » comporte le mot bouddhiste Namu, dérivé du mot sanskrit Namo qui signifie « hommage » (Miki est née dans une famille adepte du bouddhisme de la Terre Pure où l’on invoquait le Bouddha Amida par le mantra : Namu Amida Butsu .
34§ Miki a codifié les gestes des mains à synchroniser avec les paroles des chants sacrés, qu’on peut rapprocher des gestes sacrés mudra du bouddhisme ésotérique shingon.
35§ La doctrine Tenri comporte la croyance en le cycle de réincarnation valorisé positivement en Tenri , à la différence du bouddhisme.

36§ Ces échos dans les deux grandes traditions religieuses du Japon expliquent sans doute pourquoi Tenri a pu s’affilier successivement à des associations shintô et bouddhistes lorsque ce mouvement cherchait à échapper à la surveillance policière des ères Meiji et Shôwa.

37§ Pour dire son expérience mystiques, Miki ne pouvait pas faire autrement que de recourir à la culture religieuse de l’époque, de même que ce qu’elle exprimait ne pouvait pas ne pas emprunter à sa vie de villageoise dans un pays essentiellement agricole.
Son message présentait cependant une originalité qui a expliqué et son succès auprès des villageois, et aussi sa persécution par les pouvoirs en place.


© fr. Franck Guyen op, mars 2020



Les sources

  • Van Straelen, Henry, The Religion of Divine Wisdom – Japan’s Most Powerful Religious Movement, Veritas Shoin, Kyoto, 1957, 236 p. [1]
  • [ critique du livre de Van Straelen par Yoshinori Moroi (1915-1961) sur Internet : Tenri kyô : Some misconceptions corrected ]
  • Guide pour Oyasato le foyer natal, direction des missions étrangères de Tenrikyô, juillet 2000, 20 p.
  • Manga : 愛読新装版 教祖おやさま物語 原作・服部武四郎/作画・中城健雄。 天理教道友社 668ページ La légende d’Oyasama [de la fondatrice] Editions Tenrikyô dôyûsha 劇画 geki ga 立教 171, 668 p.
  • Livre illustré : 続 おやさまのはなし – 天理教少年会本部 tenri kyô shô nen kai honbu Les paroles de Madame la Parente – Association des jeunes enfants de Tenrikyô – Heisei 16, mois 4, jour 18 (1989+16=2005), 48 p.
  • Troisième instruction, Le Shimbashira 真柱 Zenji Nakayama 中山善司 , le 26 octobre, année 175 de Tenrikyô (2012) - section de traduction – direction des missions étrangères de Tenrikyô, Tenri, Nara, Japan, 6 p.

Internet


[2En japonais :
我は元の神実の神
この屋敷に因縁あり。
このたび、世界一列をたすけるために天降った。
みきを神のやしろに貰い受けたい。みきを神の社に貰い受けたい。」

[3ashiki wo haraue tasuketamahe tenri ô no mikoo あしきをはらうてたすけたまへてんりわうのみこと

[4vingtième année de l’ère Meiji


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