Le sacrifice comme catégorie religieuse fondamentale

, par  Phap , popularité : 60%

Table des matières

1. Les logiques du sacrifice

2. Des constances dans le sacrifice

3. La critique du sacrifice par la religion

Conclusion : La critique du sacrifice par l’homme moderne


1§. Nous étudions ici une composante essentielle des religions, le sacrifice [1]. Malgré son caractère multiforme, cette pratique présente des constantes repérables.

Notre point de vue est celui d’un homme occidental (post)moderne. Nous procéderons à partir de considérations sociologiques et anthropologiques, sans faire jouer de position confessante.


2§. Tentons une définition : le sacrifice consiste littéralement à « faire (du) sacré » : par cet acte, une réalité du monde profane passe dans un autre monde habité par des réalités supérieures, que ce soit les doubles spirituels des croyances animistes, les divinités des polythéismes ou le Dieu unique des religions monothéistes ou simplement les âmes des morts.


1. Les logiques du sacrifice

Plusieurs logiques sont repérables, dont les suivantes.

Une logique de dette

3§. Le sacrifice obéit ici à une logique de dette envers une entité invisible :

  • Ainsi celui qui construit une maison contracte une dette envers la divinité du lieu : au Japon, un rituel shintô accompagne la première pelletée de terre ; en Thaïlande, la divinité du sol dispose d’un autel où elle reçoit quotidiennement des offrandes de la part de ses « locataires », y compris dans les wats bouddhistes .
  • Dans la taïga sibérienne, après avoir tué sa proie, le chasseur offre un sacrifice à l’esprit de la forêt afin de compenser la perte d’un de ses sujets. En particulier le chasseur restitue avec honneur les os de la bête abattue, afin que le seigneur de la forêt puisse susciter un nouvel ours ou un nouveau cerf.

4§. La dette, de conjoncturelle, devient structurelle quand l’homme doit son existence même à l’entité supérieure : dans la religion mésopotamienne, les divinités ont créé l’homme pour qu’il les alimente par les sacrifices.

5§. L’homme de culture chinoise a contracté une dette éternelle envers ses ascendants en naissant et il devra nourrir par des sacrifices ses ancêtres, en particulier pendant les équinoxes.

6§. Dans la Bible, le peuple hébreu doit son existence au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob appelé aussi Israël : c’est lui qui a donné à Abraham une descendance, c’est lui qui a sauvé le peuple hébreu de Pharaon, c’est lui encore qui a donné la terre promise à Israël en en chassant les premiers habitants.
7§. Pour cette raison, le peuple d’Israël devait monter chaque année en pèlerinage à la ville sainte de Jérusalem pour y offrir les prémices de sa récolte.
La dette s’étendait aux premiers-nés du bétail et aux premiers-nés humains qui devaient être consacrés – entendez sacrifiés - à Dieu, sauf à les racheter en leur substituant animaux ou argent.

Une logique de lutte contre le chaos
8§. Le sacrifice sert ici à maintenir l’ordre cosmique. En termes imagés, les hommes entretiennent la machinerie cosmique en l’alimentant par le carburant du sacrifice.

  • Dans l’Inde védique, les hommes soutenaient les divinités dans leur combat contre les forces opposées au Dharma, à l’ordre cosmique, en les nourrissant par des sacrifices.
  • Dans la religion aztèque, les sacrifices humains étaient censés fournir au soleil la force d’accomplir son périple [2].

9§. Dans certaines religions, le rituel du sacrifice réactive un sacrifice originel dont il compense l’usure par le temps en le rejouant.

  • L’Inde védique considère que le monde résulte du sacrifice d’un « Homme originel » purusha qui a été ligoté avant d’être découpé par les divinités.
  • Dans la religion aztèque, une divinité s’est sacrifiée en se jetant dans le feu pour devenir le soleil ; elle a ensuite exigé des sacrifices pour se mettre en mouvement dans le ciel.


Une logique de transaction commerciale

10§. Le sacrifice sert ici de transaction afin d’obtenir la bienveillance de la divinité, ou, quand celle-ci était malveillante, afin d’acheter sa neutralité : « je te donne pour que tu me donnes » (Do ut des en latin).

11§. On demandait ainsi sa protection à la divinité tutélaire de la communauté contre les causes de malheur, désastres naturels (épidémies, inondations ou sécheresses, tremblements de terre, invasions de parasites), guerres civiles, invasions ennemies.

12§. Dans l’ancien Japon, le village organisait des processions avec sacrifices pendant les semailles au printemps et les récoltes en automne afin que la divinité tutélaire protège les récoltes.
13§. Avant de lancer une campagne militaire, les Romains consultaient les augures et offraient des sacrifices au dieu de la guerre afin d’obtenir la victoire.

14§. Dans l’Asie sinisée, les familles offraient des sacrifices à leurs ancêtres afin de remplir leur devoir de piété filiale mais aussi afin d’attirer leur protection sur la maison.


Une logique de réparation
15§. Le sacrifice sert ici à réparer une offense à la divinité, par exemple lorsque la communauté ou l’individu a violé un interdit, volontairement ou involontairement.

16§. Au Japon, un villageois avait marché sur une pierre sans savoir qu’un kami (une divinité shintô) y demeurait : le kami s’était vengé en rendant le villageois boiteux et il a fallu recourir à un medium pour réparer l’offense par un sacrifice.

17§. Dans l’Israël ancien, le sang des animaux expiait les infractions faites à l’alliance avec Dieu : le prêtre trempait son doigt dans le sang de la victime et en aspergeait l’autel [3].

18§. La fête annuelle du Yom Kippour purifiait le peuple de ses fautes commises pendant l’année.
D’après le Lévitique, deux boucs étaient tirés au sort pour être consacrés l’un au Dieu d’Israël, l’autre à une entité mystérieuse appelée Azazel. Le premier bouc était immolé [4] tandis que le second assumait le rôle du « bouc émissaire :

« [Le grand prêtre] impose les deux mains sur la tête du bouc vivant : il confesse sur lui toutes les fautes des fils d’Israël et toutes leurs révoltes, c’est-à-dire tous leurs péchés, et il les met sur la tête du bouc ; puis il l’envoie au désert sous la conduite d’un homme tout prêt. Le bouc emporte sur lui toutes leurs fautes vers une terre stérile. [5] » »


2. Des constances dans le sacrifice


Le feu comme medium de transformation

19§. Le feu constitue le véhicule ordinaire du sacrifice aux divinités ouraniennes (célestes) : transformant la matière offerte en fumée, il la fait monter vers le ciel où les divinités s’en repaîssent.
Les divinités chtoniennes (souterraines) aquatiques quant à elles apprécient plutôt les choses crues jetées au sol ou dans l’eau.

Le principe de communion de table
20§. Le mécanisme du partage de nourriture traverse les rituels sacrificiels des religions : sauf dans le cas de sacrifices offerts à des divinités souterraines associées à la mort, celui qui offre le sacrifice mange une part de l’offrande.

21§. Sa position subordonnée est marquée par le fait que le commanditaire du sacrifice s’alimente après la divinité et après les officiants du sacrifice, mais le fait que la divinité l’accepte à sa table montre en même temps qu’il fait partie de ses familiers et qu’il bénéficie à ce titre de la protection de la divinité.

22§. [Lors des sacrifices humains aztèques, le peuple mangeait la chair des corps rejetés sur les marches de la pyramide du Soleil].

23§. Dans l’Antiquité, les restes des animaux sacrifiés étaient vendus sur le marché, donnant ainsi l’occasion aux habitants de la cité de participer au sacrifice. Cette pratique explique pourquoi les chrétiens de Corinthe ont demandé à Paul s’il était permis de consommer la viande consacrée aux idoles.


Le sacrifice humain
24§. Des êtres humains pouvaient être sacrifiés à l’occasion, généralement en étant enterrés vivants :

  • 25§. la mise à mort de son frère Rémus par Romulus a accompagné la fondation de Rome ; Rome, menacée dans son existence même par des armées étrangères, eut recours à des sacrifices humains en 226 avant Jésus Christ [6].
  • 26§. au Japon, l’érection d’un pont s’accompagnait parfois du sacrifice d’un être humain tandis qu’en Chine un village offrait à l’occasion une jeune fille en sacrifice à la divinité d’un fleuve un peu trop turbulent.
  • 27§. En Chine et au Japon, des serviteurs étaient enterrés vivants afin de suivre le défunt royal dans l’au-delà.


Le mécanisme de substitution
28§. Des statuettes en argile ont fini par remplacer les victimes humaines dans les tombes des souverains chinois et japonais, mettant ainsi fin à une pratique ancienne devenue hors de propos [7]
29§. Ce mécanisme de substitution se retrouve dans l’Ancien Testament comme l’appellent les chrétiens : ainsi un animal était sacrifié à la place des nouveau-nés humains.
Le bouc émissaire était chassé au désert, expulsé de la Terre sainte - à la place du peuple dont il portait les fautes.

30§. Le Livre d’Isaïe, est le seul écrit de l’Ancien Testament décrivant un serviteur de Dieu innocent condamné à la place des pécheurs et s’offrant en sacrifice à leur place [8].
31§. L’Ancien Testament propose de nombreuses figures de serviteurs de Dieu injustement persécutés, mais lorsque Dieu rétablit la justice, il punit leurs persécuteurs tandis qu’ici, ce que subit le serviteur souffrant entraîne leur salut : point de vengeance mais le pardon qui sauve.

[le SEIGNEUR] a voulu l’écraser par la souffrance ; s’il offre sa vie en sacrifice expiatoire [9], il verra une postérité, il prolongera ses jours, et par lui la volonté [du SEIGNEUR] s’accomplira. À la suite de l’épreuve endurée par son âme, il verra la lumière et sera comblé.
Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes.
C’est pourquoi il aura sa part parmi les multitudes, et avec les puissants il partagera le butin, parce qu’il s’est livré lui-même à la mort et qu’il a été compté parmi les criminels, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les criminels. [10]


Le sacrifice ultime

32§. Le chapitre 22 du Sutra du Lotus, un écrit bouddhiste fondamental pour le Grand Véhicule, décrit un épisode qui s’apparente à un sacrifice de soi : considérant que l’offrande au Bouddha la plus grande consistait à offrir son propre corps, un bodhisattva s’était auto-immolé par le feu. Son geste a inspiré par la suite des moines dans la mouvance du Mahayana.

33§. Le sacrifice le meilleur est celui du fidèle qui s’offre lui-même si l’on en croit le psaume 40 :

Tu n’as voulu ni sacrifice ni offrande, - tu m’as creusé des oreilles pour entendre - tu n’as demandé ni holocauste ni expiation.
Alors j’ai dit : « Voici, je viens avec le rouleau d’un livre écrit pour moi. Mon Dieu, je veux faire ce qui te plaît, et ta loi est tout au fond de moi. » [11]

34§. Les premiers chrétiens ont interprété la Passion du Christ à travers la catégorie vétérotestamentaire du sacrifice expiatoire, en comparant le Christ à un agneau qui rachète les pécheurs par la libation de son sang :

(…) ce n’est point par des choses périssables, argent ou or, que vous avez été rachetés de la vaine manière de vivre héritée de vos pères, mais par le sang précieux, comme d’un agneau sans défaut et sans tache, celui du Christ, prédestiné avant la fondation du monde et manifesté à la fin des temps à cause de vous. [12]


3.La critique du sacrifice par la religion


La critique du sacrifice pour son extériorité

35§. Des religions se sont interrogées : le sacrifice intérieur du commanditaire ne l’emporte-t-il pas sur le sacrifice d’une matière extérieure ?

36§. Ainsi le brahmane lors de la cérémonie qui fait de lui un renonçant «  samnyasin » intériorise le sacrifice : le feu extérieur est remplacé par le feu intérieur, tandis que le corps de l’officiant devint la matière du sacrifice.

37§. Le brahmanisme a superposé à l’ordre cosmique la vision négative du cycle des renaissances samsara, induisant une relativisation de l’ordre cosmique d’autant plus marquée que le brahmanisme proposait une sortie du samsara pour atteindre l’Absolu, le Brahman. Cette relativisation rejaillissait inévitablement sur le rituel sacrificiel védique, au service du maintien de l’ordre cosmique.

38§. Les prophètes de l’Ancien Testament de leur côté dénonçaient les sacrifices extérieurs que n’accompagnait pas la conversion individuelle et collective :

dans vos offrandes, rien qui me plaise ; votre sacrifice de bêtes grasses, j’en détourne les yeux ; éloigne de moi le brouhaha de tes cantiques, le jeu de tes harpes, je ne peux pas l’entendre. Mais que le droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable ! [13]

39§. Alors que le sacrifice faisait jouer les notions physiques de pureté et d’impureté, les prophètes d’Israël y ajoutèrent les considérations morales de la justice et de l’injustice : l’exigence de pureté, d’extérieure, devenait intérieure : il fallait non seulement des mains pures mais aussi un cœur pur pour s’approcher de Dieu.

40§. Jésus de Nazareth poussait à l’extrême cette ligne de pensée quand il disait :

Ne savez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre, puis est rejeté dans la fosse ? Mais ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c’est cela qui rend l’homme impur. Du cœur en effet proviennent intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduites, vols, faux témoignages, injures. C’est là ce qui rend l’homme impur ; mais manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur. » [14]

41§. Les premiers chrétiens ont mis en regard le sang des sacrifices d’animaux, qui ne purifiait que l’extérieur d’après eux, avec celui du Christ, seul capable de purifier l’intérieur :

Car si le sang de boucs et de taureaux et si la cendre de génisse répandue sur les êtres souillés les sanctifient en purifiant leur corps, combien plus le sang du Christ, qui, par l’esprit éternel, s’est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache purifiera-t-il notre conscience des œuvres mortes pour servir le Dieu vivant. [15]


La critique du sacrifice pour son inefficacité

42§. En Inde, le bouddhisme a dénoncé les pratiques sacrificielles comme vaines dans la mesure où elles étaient incapables de libérer du samsara,

43§. Le christianisme a considéré que la geste de Jésus acceptant librement la mort sur la croix, pardonnant à ses bourreaux et ressuscitant pour la vie éternelle, rendait caduques les pratiques sacrificielles de l’Ancien testament. La Passion du Christ était un événement unique et non répétable dont les fruits de salut étaient proposés universellement à tous les hommes, à commencer par le baptême au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Car il est impossible que du sang de taureaux et de boucs enlève les péchés. Aussi, en entrant dans le monde, le Christ dit : De sacrifice et d’offrande, tu n’as pas voulu, mais tu m’as façonné un corps. Holocaustes et sacrifices pour le péché ne t’ont pas plu. Alors j’ai dit : Me voici, car c’est bien de moi qu’il est écrit dans le rouleau du livre : Je suis venu, ô Dieu, pour faire ta volonté. (…) . Il supprime le premier culte pour établir le second.
C’est dans cette volonté que nous avons été sanctifiés par l’offrande du corps de Jésus Christ, faite une fois pour toutes. Et tandis que chaque prêtre se tient chaque jour debout pour remplir ses fonctions et offre fréquemment les mêmes sacrifices, qui sont à jamais incapables d’enlever les péchés, lui, par contre, après avoir offert pour les péchés un sacrifice unique, siège pour toujours à la droite de Dieu [16]

44§. Dans ce passage de la Lettre aux Hébreux, le Christ apparaît à la fois comme la victime parfaite, immaculée, seule capable de plaire à Dieu, et aussi comme le grand prêtre par excellence, officiant dans le sanctuaire véritable et non celui fait de main d’homme [17]



Conclusion. La critique du sacrifice par l’homme moderne


L’impensé du sacrifice d’après Freud et Girard
45§. Pour le fondateur de la psychanalyse Sigmund Freud (1856-1939), le sacrifice rejoue la mise à mort d’un chef de horde monopolisant les femmes par ses fils coalisés contre lui [18].

46§. L’ambivalence des fils envers leur père, à la fois redouté et admiré, explique qu’après l’avoir tué et mangé, poussés par le sentiment de culpabilité collective, ils l’avaient glorifié post mortem sous la forme de l’animal totem. Cette glorification s’accompagnait de l’interdiction de tuer l’animal totem et celle de prendre femme parmi les filles du totem. D’après Freud, ces deux tabous furent les premières règles morales que se donna la première communauté humaine clanique, qui succédait à ce que Freud appelait la « horde paternelle ».
47§. Cependant, à intervalles répétés, l’animal totem était tué et consommé rituellement afin de retisser les liens de la communauté née du meurtre originel du père : la communauté de table renforçait le sentiment d’appartenance du groupe et son identité.

48§. René Girard (1923-2015) a développé une théorie du bouc émissaire [19] dans laquelle le sacrifice de ce dernier sert là aussi au maintien de la cohésion du groupe. Pour Girard, la violence latente accumulée par les rivalités mimétiques (je désire ce que désire l’autre) risque d’exploser en déchirant le groupe, aussi est-elle inconsciemment canalisée et déchargée sur une victime préalablement déclarée coupable de tous les dysfonctionnements du groupe et mise à mort ensuite par tout le groupe.

49§. Une fois morte, la victime est sacralisée par ses persécuteurs, dit René Girard. Selon lui, les religions sont fondées sur le meurtre originel d’un bouc émissaire que le groupe a ensuite divinisé en effaçant les traces du crime.

50§. Girard comme Freud prétendent l’un et l’autre avoir mis en lumière un sacrifice originel à l’origine des sociétés et des religions. L’occultation de ce sacrifice premier explique qu’il soit rejoué rituellement afin d’exorciser la culpabilité qui menace l’unité du groupe, culpabilité qui cependant ne cesse pas de renaître puisque le meurtre n’est pas reconnu, d’où la répétition sans fin du sacrifice.

51§. Ces deux penseurs diffèrent quant à leur appréciation de la religion chrétienne.
52§. Freud considère que le christianisme rejoue le sacrifice originel à travers la figure du fils mis à mort pour expier le meurtre du père originel maintenant hissé au rang du Dieu unique. La communion eucharistique rejoue de son côté le repas anthropophagique du début, les frères mangeant ici la chair du fils devenu l’égal du père, d’après Freud [20].

53§. Girard considère quant à lui que la religion chrétienne au contraire déjoue le mécanisme sacrificiel : Jésus refuse d’endosser le rôle du bouc émissaire, il affirme son innocence face à ses persécuteurs enfermés dans leur rivalité mimétique mais il refuse de répondre à leur violence par la vengeance, sortant ainsi du cercle de la rivalité, ce que n’ont pas su faire ses disciples qui sont retombés dans la rivalité mimétique, regrettera Girard.

54§. Ces deux reconstructions de l’origine du sacrifice n’épuisent sans doute pas les potentialités de sens du sacrifice, mais elles nous donnent au moins à penser.


Le sacrifice, une notion vidée de son sens par la modernité ?
55§. Le sacrifice repose sur un acte faisant passer une réalité d’ici vers le monde invisible. Dans les cultures traditionnelles, le monde invisible est infiniment plus vaste et plus peuplé que le monde visible et son influence est plus importante dans la marche du monde, aussi le sacrifice tient-il une place déterminante dans les religions qui portent cette vision.

56§. Le monde moderne s’est construit lui sur l’évidement progressif du monde invisible, tandis que le monde visible devenait de plus en plus autonome :

  • les événements du monde s’expliquaient à partir de causes elles-mêmes à l’intérieur du monde, disait la raison scientifique née en Occident : la foudre est une décharge électrique qui résulte de la différence de potentiel entre le ciel et le nuage, inutile d’invoquer une divinité qui lancerait des flèches lumineuses du haut du ciel ;
  • l’application technique de la raison scientifique a permis à l’homme moderne d’atteindre une maîtrise inédite de son environnement : le mal à l’oreille est le fait d’une infection otite qui ne résiste pas à des médicaments appelés antibiotiques, inutile de demander au chamane de faire un voyage dans le monde invisible pour neutraliser l’esprit malveillant censé avoir provoqué la douleur à l’oreille.

57§. Une tendance lourde de la culture moderne a « désenchanté » le monde désormais réduit au monde visible, rendant problématique la catégorie religieuse du sacrifice : à qui sacrifier si le monde invisible est vide – à supposer qu’il y en ait un ?

58§. Cette tendance coexiste avec d’autres courants moins puissants qui tentent de refonder leur croyance en un monde invisible sans revenir à la « naïveté première [21] » rendue impossible par la critique moderne.

53§. Ceux-là se retrouvent dans la remarque d’Hamlet à son ami Horatio, après que le fantôme de son père lui soit apparu :

There are more things in heaven and earth, Horatio,
Than are dreamt of in your philosophy.

Il y a bien plus de choses sur la terre et dans le ciel que ce qu’en rêve votre science, Horatio »
 Hamlet (1.5.167-8)


© fr. Franck Guyen op, mars 2020

[2En Inde, Le rituel védique de l’Agnihotra était exécuté afin de fortifier la divinité du soleil dans sa course.

[3cf. Lev. 4

[4Les Romains enduisaient de farine sacrée mola les victimes qui allaient être sacrifiées

[5Lév 16,21-22

[6il faudra attendre l’an 97 avant Jésus-Christ pour que le Sénat romain interdise les sacrifices humains

[7voir le rouleau n°6 des Chroniques du Japon ancien en anglais et en japonais– la traduction française à partir de l’anglais est de notre fait :

二十八年冬十月丙寅朔庚午。天皇母弟倭彦命薨。 Dixième mois. Hiver. Vingt-huitième année. Le frère de mère de l’Empereur, Yamatohiko est décédé. 28th year, winter, tenth month. On the fifth day, the Emperor’s mother’s brother Yamatohiko no Mikoto died.
十一月丙申朔丁酉。葬倭彦命于身狭桃花鳥坂。於是集近習者。悉生而埋立於陵域。 Le onzième mois, Yamatohiko fut enterré à Musa de Tsusaka. Ses serviteurs furent regroupés et enterrés vivants autour de la tombe 11th month. On the second day, they buried Yamatohiko no Mikoto in Musa in Tsukisaka. At that time they collected his attendants and buried them alive around the tomb.
数日不死。昼夜泣吟。遂死而爛〓之。犬・烏聚〓[口+敢]焉。 . Ils mirent plusieurs jours à mourir, pleurant et gémissant. Quand enfin ils moururent, leur corps se décomposèrent en dégageant des odeurs nauséabondes, tandis que chiens et oiseaux s’attroupaient pour les déchiqueter. For several days they did not die, and cried day and night. When at last they died they rotted and stank, and dogs and birds assembled and gnawed them.
天皇聞此泣吟之声。心有悲傷。詔群卿曰。夫以生所愛令殉亡者。是甚傷矣。其雖古風之。非良何従。自今以後。議之止殉。 En entendant les cris et les lamentations, le cœur de l’Empereur s’attrista profondément et il dit à ses nombreux ministres : « Devoir mourir parce que la personne qu’on aimait de son vivant est décédée, voilà une grave injustice. Est-il bon de poursuivre cette coutume, même ancienne ? Je vous demande à partir de maintenant de tenir conseil pour arrêter ces morts par fidélité au défunt. When the Emperor heard these crying and wailing voices, his heard was deeply saddened, and he proclaimed to the myriad ministers, "When one is caused to die because the man one loved when alive dies, this is terribly injurious. Although this custom is old, is it not wrong to continue following it ? I say from now on, take conference and stop martyrdom."
三十二年秋七月,甲戌朔己卯,皇后日葉酢媛命,一云,日葉酢根命也.薨.
臨葬有日焉,天皇詔群卿曰 :「從死之道,前知不可.今此行之葬,奈之為何 ?」
../.. Septième mois. Automne. Trente-deuxième année. L’impératrice Hibasuhime mourut. Le jour des funérailles approchant, l’Empereur dit à ses nombreux ministres : « Nous savons depuis la dernière fois que suivre quelqu’un dans la mort par fidélité n’est pas bon. Alors comment procéder ? » ../.. 32nd year, Autumn, seventh month. On the sixth day, the Empress Hibasuhime no Mikoto died. Drawing near to the funeral day, the Emperor said to the myriad officials, "The way of following someone in death is known to be no good from the previous time. This time, how should we do it ?"
於是野見宿禰進曰 :「夫君王陵墓,埋立生人,是不良也,豈得傳後葉乎 ?願今將議便事而奏之 !」 Nomi no Sukune fit alors la suggestion suivante : « Enterrer vivant des êtres humains dans la tombe d’un souverain n’est pas bon. Je vais me renseigner pour voir comment avancer sur cette question ». Then Nomi no Sukune suggested, "In the tomb of a ruler, burying living people is not good ; how then can we transmit this afterwards ? I wish now to take conference on this matter and report on it."
則遣使者喚上出雲國之土部壹百人,自領土部等,取埴以造作人、馬及種種物形,獻于天皇曰 :「自今以後,以是土物更易生人,樹於陵墓,為後葉之法則.」 Il envoya alors des messagers aux cent hommes du clan Haji Be à Izumo pour leur ordonner en son nom de modeler avec de l’argile rouge des figurines de personnages, de chevaux entre autres, puis il les présenta à l’Empereur en disant : « À partir de maintenant, remplaçons les hommes vivants par ces artefacts de terre que nous disposerons autour de la tombe ». Therefore he dispatched messengers to Izumo, to the 100 men of the Haji Be, and ordered them on his own to take red clay and make the form of people, horses, and all manners of shapes, and presented them to the emperor, saying, "From now on, let these earthen things be in place of living men, and place them around the tomb, make this the method from now on."
天皇於是大喜之,詔野見宿禰曰 :「汝之便議寔洽朕心 !」則其土物,始立于日葉酢媛命之墓.仍號是土物謂-埴輪,亦名-立物也. L’Empereur fut extrêmement satisfait et déclara à Nomi no Sukune : « Votre conseil pertinent soulage mon cœur en vérité. »
Les artefacts de terre furent érigés pour la première fois sur la tombe de Hibasuhime. Aussi furent-ils appelés Haniwa, ou « choses érigées »
The Emperor was greatly pleased at this, and proclaimed to Nomi no Sukune, saying, "Your expedient counsel truly eases my heart." Therefore these earthen things were first stood in Hibasuhime no Mikoto’s tomb. Therefore these earthen things were called Haniwa, or also Tatemono.
仍下令曰 :「自今以後,陵墓必樹是土物,無傷人焉 !」 L’Empereur donna alors cet ordre : « Qu’à partir de maintenant on érige des Haniwa sur les tombes et qu’on cesse de maltraiter les hommes » Then the Emperor ordered, "From this day forth, in tombs Haniwa must be stood, and no injury committed on any man."

.

[8Isaïe 52,:13 - 53:12

[9traduction de la Bible de Jérusalem (BJ). La Traduction œcuménique biblique (TOB) a préféré traduire : « Si tu fais de sa vie un sacrifice de réparation, … »

[10Is 53,10-12

[11Ps 40,7-9.
Ce passage du psaume 40 a été repris par les premiers chrétiens dans la lettre aux Hébreux :

Aussi, en entrant dans le monde, le Christ dit : De sacrifice et d’offrande, tu n’as pas voulu, mais tu m’as façonné un corps. Holocaustes et sacrifices pour le péché ne t’ont pas plu. Alors j’ai dit : Me voici, car c’est bien de moi qu’il est écrit dans le rouleau du livre : Je suis venu, ô Dieu, pour faire ta volonté.
Heb 10, 5-7

.

[121 P.¨1,18-20
Voir aussi :

Le lendemain, [Jean le Baptiste] voit Jésus qui vient vers lui et il dit : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». (Jn 1,29)
Alors je vis : au milieu du trône et des quatre animaux, au milieu des anciens, un agneau se dressait, qui semblait immolé.(Ap 5,6)
Ils chantaient un cantique nouveau : Tu es digne de recevoir le livre et d’en rompre les sceaux, car tu as été immolé, et tu as racheté pour Dieu, par ton sang, des hommes de toute tribu, langue, peuple et nation. (Ap 5,9)

[13Amos 5:22-24

[14Mt 15,17-20

[15Heb 9,12-14

[16Heb 10,4-7 ; 9a-12

[17cf.

C’est bien un tel grand prêtre que nous avons, lui qui s’est assis à la droite du trône de la Majesté dans les cieux, comme ministre du vrai sanctuaire et de la véritable tente dressée par le Seigneur et non par un homme. (Héb 8,1-2)
Ce n’est pas, en effet, dans un sanctuaire fait de main d’homme, simple copie du véritable, que Christ est entré, mais dans le ciel même, afin de paraître maintenant pour nous devant la face de Dieu (Héb 9,24).

Voir aussi dans l’Office des lectures du Cinquième vendredi de Carême :
LETTRE DE SAINT FULGENCE DE RUSPE

La Sainte Trinité, Dieu unique du nouveau et de l’ancien Testament, prescrivait à nos pères de lui offrir en sacrifice la chair des animaux. Ces animaux préfiguraient l’offrande très agréable de ce sacrifice que l’unique Fils de Dieu devait offrir miséricordieusement pour nous, en immolant sa chair.

C’est lui, en effet, selon l’enseignement de l’Apôtre, qui s’est livré pour nous en offrant à Dieu le sacrifice qui pouvait lui plaire. C’est lui, vrai Dieu et vrai grand prêtre, qui pour nous est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire en répandant non pas le sang des animaux, mais son propre sang. C’est ce que préfigurait le grand prêtre juif quand il entrait dans le sanctuaire, chaque année, en répandant le sang.

C’est donc lui qui, en lui seul, a présenté tout ce qu’il savait être nécessaire de réaliser pour notre rédemption. Oui, il était à la fois le prêtre et le sacrifice, à la fois Dieu et le temple.

  • Prêtre dont la médiation nous réconcilie ;
  • sacrifice qui opère la réconciliation ;
  • temple dans lequel se fait notre réconciliation ;
  • Dieu avec qui nous sommes réconciliés.

Il est à lui seul le prêtre, le sacrifice et le temple, car, étant Dieu, il est tout cela selon la condition de serviteur. Mais il n’est pas Dieu à lui seul, car il l’est avec le Père et l’Esprit Saint selon la condition de Dieu. 

Tu dois donc croire très fermement et sans aucune hésitation que l’unique Verbe de Dieu lui-même fait chair s’est offert pour nous à Dieu en sacrifice capable de lui plaire. C’est à lui, avec le Père et l’Esprit Saint, que les patriarches, les prophètes et les prêtres, au temps de l’ancienne Alliance, offraient des animaux en sacrifice ; et c’est à lui, avec le Père et l’Esprit Saint qui ont avec lui une même divinité, que la sainte Église catholique, dans le monde entier, ne cesse d’offrir le sacrifice du pain et du vin, dans la foi et la charité.

La chair de ces animaux immolés jadis préfigurait la chair du Christ que lui-même, étranger au péché, offrirait pour nos péchés ; elle préfigurait le sang qu’il répandrait pour le pardon de nos péchés.
Mais dans notre sacrifice il y a l’action de grâce et la mémoire de la chair du Christ qu’il a offerte pour nous, et du sang que lui-même, Dieu, a répandu pour nous.
Saint Paul, dans les Actes des Apôtres, dit à ce sujet : Veillez sur vous-mêmes et sur tout le troupeau où l’Esprit Saint vous a placés comme responsables pour être les pasteurs de l’Église de Dieu, qu’il a acquise par son sang.

Les sacrifices d’autrefois symbolisaient donc d’une manière figurative ce que nous aurions à donner. Dans le sacrifice d’aujourd’hui nous est montré clairement ce qui nous a déjà été donné.
Les sacrifices d’autrefois annonçaient à l’avance que le Fils de Dieu serait mis à mort pour les impies. Le sacrifice d’aujourd’hui annonce qu’il a été mis à mort pour les impies.
Saint Paul nous l’atteste : Le Christ, alors que nous n’étions encore capables de rien, au temps fixé par Dieu, est mort pour les impies que nous étions. Et encore : Quand nous étions encore ses ennemis, Dieu nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils.

[18cf. SIGMUND FREUD, Œuvres complètes, Psychanalyse, VOLUME XI 1911-1913, André BOURGUIGNON - Pierre COTET (directeurs de la publication), Jean LAPLANCHE (directeur scientifique), 2005 deuxième édition (1998 première édition), Presses Universitaires de France

  • Totem et Tabou (Einige Übereinstimmungen im Seelenleben der Wilden und der Neurotiker), J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, avec la collaboration de F. Baillet

[19René Girard, Le bouc émissaire, éditions Bernard Grasset, 1982, 298 p.

[20ouvrage précité, p.374-375

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