Objets inanimés, avez-vous une âme ? La réponse de Marie Kondô.
popularité : 14%
Cet article s’appuie sur les ouvrages :
- Marie Kondo, La magie du rangement – illustrée, dessins : Yuko Uramoto, traduction et adaptation : Fabien Vautrin et Maijo O, , éditions Kuro pop, mars 2018, nouveau tirage : février 2019, 189 p.
マンガで読む 人生がときめく片づけの魔法 近藤 麻理恵 (こんどう まりえ)(著) ウラモトユウコ (著) 出版社 : サンマーク初版発行 (2017/2/15) 第9刷発行 (2019/4/30) :190ページ - Ranger : l’étincelle du bonheur - Le guide illustré de la méthode Kondo, Marie Kondo (Auteur), Masako Inoue (Illustrations), éditions J’ai lu, septembre 2017, 344 p.
人生がときめく片づけの魔法 近藤 麻理恵 (Marie Kondo)(著) 河出書房新社 ; 改訂版 (2019/2/14) 280ページ
1§. Cet article est dédié à la méthode de rangement proposée par Marie Kondô. D’après elle, sa méthode est bien plus qu’une technique dans la mesure où elle aurait des effets « magiques » - au sens d’inexplicables et merveilleux – sur la vie de la personne.
2§. De fait, Marie Kondô fait intervenir une dimension quasi animiste dans les rapports entre les humains et les objets qui les entourent, ce qui, pour moi, montre son enracinement dans une culture japonaise façonnée par la religion shintô.
3§. [Un autre trait de la culture japonaise est le soin apporté à la présentation des objets, comme en témoigne l’art du bentô 弁当, ce plateau repas compartimenté qui offre au regard l’ensemble des mets tout en mettant en valeur chacun d’entre eux. Je retrouve ce trait dans les boîtes de rangement vertical recommandées par Marie Kondô.]
4§. J’ai entendu parler pour la première fois de Marie Kondô par ma sœur il y a de cela plusieurs années.
5§. De ce qu’elle me rapportait, Marie Kondô entendait les objets exprimer leur bien-être , ou au contraire leur malaise, selon leur placement dans la pièce. J’avais alors fait le lien avec la conception shintô d’un monde où la frontière entre monde inanimé et monde animé est mouvante.
6§. Rappelons qu’au Japon, un objet fabriqué peut recevoir une « âme » à force de faire partie de l’environnement familial : on confiera à un sanctuaire shintô ou un temple bouddhiste les objets familiers dont on veut se séparer, plutôt que de les jeter à la poubelle [1]
.
Dans le même sens, Marie Kondô propose que nous remerciions les objets dont nous nous débarrassons. En s’adressant à eux, nous les traitons comme s’ils étaient dotés d’une certaine vie, comme s’ils pouvaient nous entendre – et peut-être aussi comme s’ils pouvaient nous nuire si nous les quittions de manière irrespectueuse.
7§. Dans le folklore japonais, on trouve l’histoire effrayante de cette poupée aux cheveux qui ne cessent de pousser : le phénomène capillaire aurait commencé après la mort prématurée de sa propriétaire, une jeune fille. La défunte, refusant son triste sort, aurait-elle projeté son énergie vitale - ou sa rancune - sur la poupée, la rendant ainsi vivante ? [2]
Dans le même registre de l’effroi, lorsqu’on éprouve une hésitation mêlée de culpabilité à se séparer d’un objet - comme si on redoutait une punition de leur part, ajouterai-je -, Marie Kondô suggère de jeter du sel sur ledit objet. Comme elle le signale elle-même, ce geste « apotropaïque » pour éloigner les mauvais esprits est coutumier au Japon où, par exemple, on jette du sel sur les personnes revenant chez eux après des funérailles.
Marie Kondô recommande par ailleurs de couvrir les yeux des peluches dont on envisage de se séparer, comme s’ils nous regardaient vraiment.
8§. D’après Marie Kondô, dans un registre moins effrayant, lorsque les objets sont rassemblés par famille et sous-famille, il se produit un effet de dynamisation, de prise de masse, comme si les objets tissaient des liens entre eux – si j’ai bien compris. Là encore, tout se passe comme si les objets étaient dotés d’une conscience et d’une volonté.
9§. Il se trouve que j’ai déménagé de Paris à Lille pendant l’été 2019. J’en ai profité pour mettre en pratique la méthode de Marie Kondô sur un petit périmètre : il s’agissait seulement de ranger des vêtements, des livres et des petits objets dans une pièce unique, ma chambre au couvent.
J’ai alors vérifié l’efficacité de cette méthode dans l’optimisation et la rationalisation harmonieuse de l’espace.
10§. Cela dit, Marie Kondô vise plus grand, puisque d’après elle, sa méthode change l’existence de la personne comme l’indique le titre de son livre en japonais : 人生がときめく片づけの魔法 jinsei ga tokimeku katzukeru no mahô, littéralement : « la magie du rangement qui fait palpiter l’existence » - mais aussi « qui rend joyeuse / prospère l’existence ».
11§. Vivant dans un monde « désenchanté », l’homme post-moderne aura du mal à comprendre ces références au monde invisible ; sans doute préfèrera-t-il une interprétation psychologique ou comportementaliste. Mais peu importe que le chat soit noir ou blanc pourvu qu’il attrape les souris ! dira le pragmatique à la suite de Deng Xiaoping (1904-1997), peu importe que l’efficacité du rangement provienne de forces extérieures invisibles ou de ressources intérieures tout aussi invisibles, l’essentiel est le résultat.
12§. En conclusion, personnellement je remercie Marie Kondô qui m’a permis d’entrer un peu plus dans la compréhension de la psyché et de la culture japonaises – et accessoirement d’apporter une illustration supplémentaire à mon cours sur le fait religieux au Japon.
13§. Je suis aussi heureux que Marie Kondô ait réussi à transformer ce qui s’apparentait chez elle à une obsession du rangement – si j’ai bien compris ce qu’elle rapporte de sa jeunesse – en une force qui la fait vivre y compris financièrement, tout en en faisant profiter les autres.
Merci de votre attention.
© fr. Franck Guyen op, septembre 2019
[1] cf. p.171-172 d’Éric Faure, Les fêtes traditionnelles à Kyôto, éditions L’Harmathan, 2009, 226 p.
[2] cf. l’histoire de la poupée de la petite O Kiku お菊さん人形 o Kiku san ningyô p.129-131 de : Muriel Jolivet, Confidences du Japon, illustrées par J.P. Nishi, éditions Elytis, 2014, 218 p.
