Freud ou la critique des discours de renoncement
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Voir aussi : Quand Sigmund FREUD (1856-1939) soupçonne le commandement d’amour du prochain
Table des matières
- 1. Introduction
- 2. Critique de la valorisation du renoncement au plaisir sexuel
- 3. L’homme, cet être à la marge de manœuvre limitée
- 4. L’homme, cet être schismatique
- 5. Le Surmoi est antipsychologique
- 6. Conclusion
1. Introduction
Freud considère que le bonheur consiste primitivement en des satisfactions d’origine sexuelle [1]. Aussi s’interroge-t-il sur la légitimité d’un discours “éthique” prônant le renoncement dans le domaine sexuel. Quelle est cette stratégie qui veut dissocier le bonheur de l’activité sexuelle, à l’encontre de la réalité humaine ?
2. Critique de la valorisation du renoncement.
4§ Sur le plan individuel, Freud assimile la valorisation de la chasteté (entendue comme renoncement à l’activité sexuelle) à une tentative de se rendre indépendant, par rapport à l” extérieur “, c’est-à-dire l’objet sexuel, qui peut faire défaut soit par non-consentement soit par disparition. Il s’agit d’inhiber une pulsion d’origine sexuelle quant à son but sexuel, pour détourner son énergie sur d’autres buts.
5§ Cette stratégie permet d’atteindre un “bonheur intérieur” au prix d’une certaine indifférence à la réalité concrète : l’individu se créé “cette manière tendre, égale et détendue de sentir, inaccessible aussi à toute influence... “, il habite “ces régions lointaines où l’on néglige de différencier le Moi des objets, et ceux-ci les uns des autres “ [2].
6§ Pour le dire autrement, à ne pas vouloir aimer sexuellement tel individu, l’individu qui prétend pouvoir ainsi aimer tous les hommes n’en aime en réalité aucun, il s’est rendu indifférent à tous.
Pointe en dessous l’accusation d’une régression à l’état infantile, lorsque le Moi ne s’est pas encore défini comme l’interne par rapport à l’ “externe” : la recherche de la continence serait donc une fuite du principe de réalité qui préside au processus de différentiation entre le Moi et l’extérieur [3].
7§ Freud insiste : ce détournement de la pulsion sexuelle ne peut être réussi que par quelques-uns uns, et cela “grâce à leur constitution” [4]. Il n’est pas question d’un quelconque travail sur soi qui permettrait d’atteindre cette continence perpétuelle : elle n’est rendue possible que parce que l’on est constitué ainsi, autrement dit parce que l’histoire individuelle a déterminé la personne en ce sens.
8§ Freud ne reconnaît que les eunuques de naissance ou du fait de la société, en aucun cas Freud ne peut admettre un homme qui choisirait cet état. La continence perpétuelle reste exceptionnelle.
9§ Au-delà de cette stratégie individuelle, Freud s’interroge sur un discours éthique qui promeut ce type de renoncement à la génitalité et au plaisir qui lui est lié. Comment se fait-il qu’un tel discours, qui va l’encontre de ce que l’homme laissé à lui-même désirerait, puisse bénéficier d’une promotion aussi massive ?
10§ A la grande vision antique et moyenâgeuse d’un ordre sous-tendant la création, où tout y concourrait à l’harmonie collective n’était la faute du premier couple, Freud substitue la vision d’un monde naturellement conflictuel et chaotique, où chacun poursuit ses buts personnels sans autre référence que ses fins propres, qui sont la maximalisation de ses plaisirs - surtout sexuels - malgré la contrainte imposée par l’extérieur.
11§ Selon la force et le talent de l’individu, celui-ci aura plus ou moins de marge de manœuvre pour réaliser son programme. Pour chaque individu, le problème est “un problème d’économie libidinale individuelle “ [5].
12§ Il se trouve que chaque individu, en jouant sa partition, se trouve en fait et sans le savoir pris dans le jeu de l’affrontement de deux forces colossales, Eros et Thanatos. Eros met en œuvre un processus “au-dessus de l’humanité “, la Kultur, par lequel Eros va chercher à agréger les hommes en des corps sociaux toujours plus étendus [6].
13§ En cherchant cela, la Kultur rencontre l’instinct de mort, d’agressivité, qui veut tout ramener à l’état inorganique le plus élémentaire [7]. Cet instinct de mort se traduit fondamentalement dans la nature humaine, en ce que :
“L’homme n’est point cet être débonnaire au cœur assoiffé d’amour.., mais un être au contraire qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité... L’homme est en effet tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son contentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus “.
14§ On mesure la distance d’avec la vision augustinienne d’une famille humaine normativement constitué pour être unie dans la concorde, concorde qui s’établira malgré ce qui s’avère rétrospectivement comme un fâcheux accident de parcours.
Pour Freud, la haine de Caïn pour Abel n’est pas accidentelle, elle trouve son origine dans la constitution même de l’appareil psychique humain, elle lui est native et non pas surajoutée.
15§ La Kultur utilise plusieurs stratagèmes pour contrer l’instinct de mort. Ces stratagèmes reposent sur le redéploiement des pulsions détournées de leur but. L’individu voit ainsi une partie de sa libido détournée de son orientation primitive pour créer du lien social. Ce faisant, il y perd en qualité de satisfaction [8]
3. L’homme, cet être à la marge de manœuvre limitée.
16§ Les appels au renoncement sexuel — sous couvert d’aimer tous les hommes - ressortent finalement de ce processus “au-dessus de l’humanité “ [9], ils font partie de ces ruses de l’Eros (et non de la Raison) pour arriver à ses fins.
17§ Il faut noter que Freud assigne une part très minime au libre arbitre de l’être humain, pris dans le conflit de forces titanesques qui le dépassent (la “lutte de géants” [10], les deux “puissances célestes “d’Eros et Thanatos [11]).
18§ En cela, il rejoint par d’autres chemins le pessimisme d’Augustin quant à l’homme. De lui-même, l’homme augustinien après la chute ne peut s’arracher au déterminisme d’une “chair” à la volonté nativement faussée en profondeur : il y faut la grâce divine pour que l’homme sauvé échappe à cette loi du péché et qu’il puisse enfin pouvoir le bien qu’il veut.
Le pessimisme de Freud se fait plus noir encore que celui d’Augustin en ce qu’il ne croit pas en un ordre cosmique préétabli, ni à une quelconque universalité ou nécessité d’un Souverain Bien qui n’aurait qu’à paraître pour s’imposer dans son auto-évidence, et qui ordonne toutes choses vers un happy end inéluctable.
19§ A la différence d’Augustin, Freud ne croit pas en un sens préétabli et ce qu’il perçoit de l’univers résonne plutôt comme l’affrontement colossal de forces mécaniques aveugles, où l’espèce humaine, loin de jouer un rôle central, apparaît comme un simple rouage parmi d’autres.
4. L’homme, cet être schismatique.
20§ Freud reprend et prolonge la vision d’un homme divisé et en conflit avec lui-même. Là où Augustin avec toute la pensée antique considérait cependant qu’il y avait une hétérogénéité dans le composé humain entre l’âme et l’esprit, Freud maintient plus fortement l’unité physico-psychique de l’homme.
21§ La division interne, la fracture, continue de passer à l’intérieur de l’appareil psychique comme pour Augustin qui montrait une volonté en conflit avec elle-même, la fine pointe de l’âme et la concupiscence charnelle se contredisant du fait du péché originel.
22§ Freud quant à lui attribue cette séparation à une intériorisation de l’autorité extérieure à la fois aimée et redoutée, intériorisation qui divise le Moi indivis en un Surmoi et un Moi résiduel.
23§ Le Surmoi continue la fonction d’interdiction et de répression des pulsions qu’exerçait l’autorité extérieure. Le Surmoi instaure une supervision qui pèse en permanence sur les désirs conscients et il maintient ainsi le Moi dans une angoisse incessante [12].
24§ Freud analyse à la lumière de cette topologie de l’esprit humain les attitudes morales. Il constate alors que les rigoristes ne sont jamais quitte avec leur Surmoi : plus ils renoncent aux plaisirs pour obéir à leur Surmoi, et plus celui-ci renforce ses exigences.
Freud analyse ce phénomène en distinguant dans la pulsion la composante érotique (provenant de la libido) et la composante agressive.
La composante agressive, renforcée par la frustration de la composante érotique, vient renforcer la sévérité du Surmoi envers le Moi [13]
25§ Le rigoriste, en se castrant, entre donc dans un cercle vicieux où toujours plus de renoncement lui sera demandé, et où l’angoisse qui résulte de son sentiment de culpabilité ne va pas cesser de croître.
26§ A écouter Freud, la figure de Dieu apparaît comme un Moloch insatiable qui demande de toujours plus sacrifier de ce que la chair a de plus précieux. Cette figure, intériorisée, s’anime dans l’instance du Surmoi qui ordonne les renoncements au nom d’idéaux culturels qu’il répète sans en avoir conscience [4]. La conséquence en est un sentiment de culpabilité angoissant pour l’individu qui le rend inquiet et malheureux.
5. Le Surmoi est antipsychologique .
27§ Freud dénonce les exigences trop grandes du Surmoi [14]. Nous retiendrons les deux points suivants :
– 1) D’abord, l’appareil psychique humain dispose certes d’une grande plasticité, mais elle n’est pas totale. Les injonctions au renoncement pulsionnel méconnaissent les limites du Moi, elles lui attribuent une maîtrise sur les pulsions qu’il n’a pas. A lui intimer des ordres qu’il ne peut accomplir, le Surmoi rend malheureux le Moi et le contraint soit au rejet des injonctions, soit à la névrose.
La figure de Dieu, convoquée pour légitimer ces injonctions, devient alors une figure aliénante, déshumanisante, devant laquelle l’homme doit se révolter s’il ne veut pas succomber à la névrose.
28§ Freud reprocherait sans aucun doute à Augustin de ne pas assez tenir compte de la nature de la psyche humaine. Le renoncement augustinien n’est pas une sublimation qui récupérerait l’énergie de la libido tout en inhibant le but sexuel. Il consiste en la négation pure et simple de ce qui pourrait participer de la sexualité, entendu comme génitalité mais aussi comme le fait d’être sexué [5].
– 2) Ensuite, Freud attribue au commandement d’amour chrétien une origine et une fonction non divines. Ce commandement est seulement le produit exemplaire, l’aboutissement extrême d’une logique “culturelle “ qui vise à créer du lien social par détournement d’énergie libidinale.
29§ La référence à une quelconque transcendance est purement et simplement évacuée comme “délirante” [15] pour Freud. Mais en évidant ainsi le renoncement de sa dimension relationnelle à Dieu, Freud lui ôte toute perspective gratifiante : qui est prêt à renoncer à des plaisirs fondamentaux au nom d’une force impersonnelle et abstraite ?
6. Conclusion
30§ La critique dissolvante de Freud aboutit à une lucidité désenchantée pour l’individu. Se découvrant fétu de paille surnageant dans un océan de forces sombres qui le manipulent, confronté à la dissipation de ses illusions de claire conscience, cette claire conscience qui n’est que le faux-nez d’une instance psychique inconnaissable et non définissable, que peut-il se donner comme dessein personnel ?
31§ Peut-être exercer au mieux le peu d’autonomie dont il dispose pour advenir à soi-même en réalisant son programme personnel de bonheur principalement érotique, autant que le permettent les contraintes d’une Kultur dont l’objectif n’est pas précisément de rendre les individus heureux. En tout cas, l’individu ne sera plus dupe des discours d’incitation au renoncement par lesquels s’avance masqué l’Eros cosmique, s’il se met à l’école de Freud du moins.
© esperer-isshoni.fr, 2008
© fr. Franck Guyen op, mai 2022
[1] cf. p.20 de : FREUD, Sigmund, Malaise dans la civilisation, traduit de l’allemand par Ch. et J. Odier, Presses Universitaires de France, 1972
Sauf mention contraire, les citations proviennent de ce livre.
[2] p. 53
[3] pp. 9-10 - se reporter aussi à la critique du “sentiment océanique “pp. 6-7
[4] p.52
[5] p. 30
[6] cf. p. 77
[7] cf. p.73
[8] p24 ; 25 ; 57
[9] p.46
[10] p. 78
[11] cf. p. 107
[12] cf. pp. 84-85
[13] p. 98 ; 99
[14] p. 104
[15] p. 31
